Will Hodgkinson / Superstar de la Rue – une année avec Lawrence
[Le Boulon]

9 Note de l'auteur
9

Will Hodgkinson - Superstar de la Rue - une année avec LawrenceVoici un livre (une traduction) qui ne devrait pas être loin d’être l’un des meilleurs bouquins musicaux de l’année. Il a d’ailleurs décroché ce titre l’année de sa sortie (2024) au Royaume-Uni. Superstar de la Rue est formidablement écrit et construit par le journaliste anglais Will Hodgkinson, rédacteur en chef de la rubrique rock du Times (il a travaillé aussi pour The Guardian, The Independent, etc) et rédacteur chez Mojo, qui a mis ses pas durant une année (plusieurs en fait) dans ceux de Lawrence, l’ancien leader de Felt, de Denim, Go-Kart Mozart et aujourd’hui de Mozart Estate.

On ne présentera pas en détail à ceux qui nous lisent (même si on le devrait tant le personnage est méconnu) le sujet principal du livre, le chanteur anglais Lawrence donc, pour parler du titre du bouquin, Street-Level Superstar en VO, audacieusement traduit en Superstar de la Rue, en français. Ce titre seul, ces titres seuls, donnent un éclairage sur ce dont il est question : un artiste indépendant, en réalité souffrant de maladie mentale, et qui aspire pendant quarante ans au succès, se comporte en grande partie comme s’il l’avait atteint ou était en passe de devenir une superstar…. alors qu’il oscille entre la magnificence des outsiders et la clochardisation du titre.

Lawrence, qui est au cœur du livre, est un personnage aussi fascinant qu’affligeant, une énigme que Hodgkinson, à partir d’une méthode mêlant psycho-géographie (marcher avec lui, l’accompagner, se balader dans la banlieue de Londres et partout où il va pour faire émarger de la topographie et des lieux une forme de vérité) et maïeutique péripatéticienne, va nous révéler au grand jour et… expliquer (car il y arrive assez bien) comme on résoudrait une équation. L’intérêt du livre repose sur cette résolution d’une destinée et d’une psychologie qui, au début et sur ce qu’on en connaissait, semblent très exotiques voire relever de la folie. Il faut plusieurs centaines de pages à l’auteur pour “faire le tour” des névroses, des Tocs, des manies, des mirages qui guident le personnage : il les expose, les ancre dans leur passé, en expose les symptômes, les évolutions dans le temps.

Le livre s’envisage presque autant comme une biographie d’artiste (on parle de la beauté des chansons de Felt, de l’écriture, de pop, de guitares, d’instruments, de conquête du marché, d’Alan McGee, de Creation, de Cherry Red Records, des petits groupes qui voient grand et des grands groupes qui sont réduits à rien, avec beaucoup d’intensité et de passion) que comme un cas clinique, la présentation d’une névrose qui ne tarde pas à dévorer le livre. A travers ses relations aux femmes, à ses “petites amies”, à sa famille (ses parents notamment que l’auteur situe au cœur de la mécanique Lawrence), à sa propre image (la saga du buste de cire qui finira dans une chapelle….est fabuleuse), le récit de ses errances, de ses addictions, de ses rêves insensés, c’est le second pan du livre qui finira par l’emporter et nous impressionner encore plus que le talent de Lawrence. Les deux dimensions, le fou/le génie, s’entretuent, se bouffent l’une l’autre pour nous laisser un goût étrange d’incertitude, de trouble, de frustration et presque de gêne par rapport à la densité et à l’intimité du travail de l’auteur. Fallait-il savoir tout cela ? Voulait-on seulement le savoir ?

Hodgkinson avance avec un soin qui rend le tableau naturaliste supportable mais qui ne se fait pas sans mal. Certaines scènes sont assez dures avec le recul. L’itinéraire est chaotique, heurté, soulevant sous un exposé aussi précis compassion et pitié. On pense à cette scène chez Vic Godard, le leader de Subway Sect, qui nous plonge au fond du fond du puits dans lequel glougloute le rock indé. Lawrence vient y visiter l’une de ses idoles (il en a d’autres, Lydon par exemple) qui a du arrêter la musique et les concerts pour s’occuper de son père centenaire dans un cabanon miteux. C’est difficile à supporter. Que l’indie rock (et ce n’est pas que symbolique) se retrouve ainsi réduit à l’impuissance et au néant après avoir soulevé tant de beautés et de rêves. On tient grâce à la candeur d’un Lawrence qui en toutes circonstances semble rebondir. C’est évidemment un leurre. Ou qui survit du moins grâce aux voiles qui recouvrent ses yeux et qu’il soulève un à un. La mort rôde si elle n’est que rarement évoquée, la dépression, la plongée en eaux profondes. Réécouter les merveilles de Felt et les bons morceaux d’après (il y en a) aide à soutenir cette vision qui serait sinon touchante mais d’une noirceur absolue. Le livre est un must, une sorte de livre d’horreur enchanteur.

Après un reportage sorti en DVD quelques années auparavant, la sortie de la biographie a redonné une petite visibilité à Lawrence qui a prolongé sa dynamique, lui a permis de tourner à nouveau (y compris à l’international) et d’espérer encore. Une compilation est prévue pour octobre sous le nom de Mozart Estate, l’étiquette sous laquelle Lawrence veut conquérir les nouvelles générations. Est-ce qu’il réussira à se faire une place parmi les nostalgia acts qui inondent le marché ? Ce n’est pas du tout certain. Est-ce qu’il y croit lui-même ? Est-ce qu’il y aspire encore ? Ce sont les questions qui hantent le lecteur, lui donnent mal à la tête et mal au cœur en lisant ce livre.

Tout ceci en fait un livre admirable, un peu dégoûtant, un peu triste mais aussi très digne, conquérant, qui rappelle (en moins littéraire, spectaculaire) une variation indé sur le Don Quichotte ! Comme le preux chevalier incarnait l’idéal (déjà enterré) de la chevalerie, Lawrence véhicule l’idée originelle (éteinte, anéantie mais irréductible) d’un rock indépendant, contestataire et absolument libre. Ça n’est pas passé loin.

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
[Documentaire] Toby Amies / In The Court of The Crimson King
« Je ne peux pas être le seul homme sain d’esprit dans...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires