Bon, on est quand là ? Parce qu’entre le retour d’Oasis de Suede, le Stereolab, face à cette Pulp d’époque qui nous éclabousse en pleine face, on a envie de dire : touche plus à mes souvenirs, ils ont suffisamment souffert comme ça ! Assez des faux Cure. Et voilà Saint Etienne qui s’y met, maintenant ! Quoi ? Votre dernier album, vous dites ? Mais c’est un scandale ! et la retraite, vous y avez pensé, madame Sarah ? On craque.
Évidemment, on en fait des caisses … On n’est pas si ronchon ; c’est même avec un enthousiasme, mêlé d’une indéfectible prudence de façade, certes, qu’on accueille ces retours. Il faut avouer que Saint Etienne, en douze albums, nous a rarement déçu – disons même qu’à défaut de nous décevoir, ils nous ont plutôt surpris par une audace renouvelée, quitte à (rarement) nous laisser sur la touche. Alors, ça monte en International cette fois ?
Sortez la coulpe de la maison
Le trio n’a jamais été aisé à saisir. I’ve Been Trying To Tell You (2022) était solaire et boueux de trip hop ; The Night (2024), il y a neuf mois seulement, jouait l’opacité dans son ambient spectral. Pour l’adieu, International ressort l’arsenal pop électro, avec toujours ce talent pour enrober des petites chansonnettes pralinées plus sombres qu’on le croit. Le temps a revêtu un aspect granuleux et légèrement fumé à la voix de Cracknell. Sur les morceaux les plus dansants, celle-ci nous fait penser à l’Alison Goldfrapp de ces deux albums solo, Flux et The Love Intention. Save It For A Rainy Day nous fait frétiller comme un Crazy P(enis) jouvenceau, groupe certes plus disco mais qui mériterait bien quelques parallèles avec Saint Etienne, de même pour Goldfrapp d’ailleurs. Le trio se propose de faire de cet au revoir une épiphanie, un appel plébéien à festoyer la vie, joies comme inconvenances.
International est un appel à saisir le bout des choses, sur-le-champ. Rien ne sert d’attendre ; il s’agit de jouer sa pomme. Sur le single Glad, nous sommes une femme seule se réveillant en retard, se grouillant daï daï pour emmener le fiston à l’école. Nous sommes aussi ce vieil homme en guenilles qui danse impavide, en centre ville ; le passant qui le regarde perplexe, aussi, et l’escargot qui risque de croustiller sous ses pas. Saint Etienne épingle nos petites vies minuscules se mouvant dans leur ruche ; ces petites anecdotes qui dessinent nos existences. Sur une voix douce mais qui sait ce qu’il en retourne : “[Life is] a lottery / But there’s only a handful of winners […] / If you miss every chance / Heaven knows why your heart feels so empty“. Bien loin de se limiter aux chansons guillerettes, Saint Etienne pointe les choses, philosophe du regard. “No looling back“, scande Cracknell. La tristesse, on la rejoue inutilement dans sa tête ; il faut vivre aussi.
1.3 c’est l’International League ! 2.5 c’est l’International League !
On aurait pu pensé que les douze pistes de ce 13ème album renverrait aux douze précédents. Ce n’est pas le cas. Pour autant, on est à la maison, tout en redécouvrant de nouvelles pièces. International accueille des invités comme les Confidence Man ; on apprend que celui-ci a solliciter les Saint (qui ne sont restés de glace) pour un Brand New Me totalement sautillant, chapeau melon et twee de cuir, assez éloignée de leur pâte habituelle du tandem ; ce sont des gens de goûts aussi. Vince Clarke a reçu l’invit’, irriguant d’un peu de ses groupes (les débuts de Depeche Mode, d’Erasure) l’album. Tom Rowlands, moitié de The Chemical Brothers, a aussi passé une tête. Sur le techno Take Me To The Pilot, jamais Saint Etienne n’a mis en Orbital la danse aussi loin, alors que He’s Gone nous envoie dans le Gat Decor, jouant divers Degrees of (e)Motion. Le froid mord les rues de Londres et nous, ragaillardis, on passe entre les gouttes, en mode Cours Lola, Cours ! C’est un peu l’album qu’on espérait d’Everything But the Girl ; un album à écouter le matin, pour nous mettre d’entrain.
Les paroles se jouent parfois de nous. De quoi parle Sarah, quand elle évoque son envie de prendre les commandes ? De son couple ou de son trouple de groupe ? Why Are You Calling est-il un message d’avertissement aux Bob et Pete du futur, quand ils lui retomberont dans les pattes …? “We all signed up to Facebook“, rassure-t’elle. “But we had nothing in common / And we quickly realized / We’d see photos of their holidays / Until the day we die”, l’ambiguïté s’amuse a persister. Avec The Last Time, berceuse scintillante et touchante, le film se termine bellement.
“Quel est ce sentiment qui vous étreint quand vous quittez des gens en bagnole et que vous les voyez […] disparaître ? C’est le monde trop vaste qui nous pèse et c’est l’adieu. Pourtant nous allons tête baissée au-devant d’une nouvelle et folle aventure sous le ciel“, écrit Kerouac Sur la route. C’est cette exacte salve d’émotions contraires que valse ce dernier chapitre. Si Saint Etienne n’a peut-être pas remporté les coupes de popularité, c’est bien nos cœurs qu’il soulève.
02. Dancing Heart
03. The Go Betweens (ft. Nick Heyward)
04. Sweet Melodies
05. Save It For A Rainy Day
06. Fade
07. Brand New Me (ft. Confidence Man)
08. Take Me To The Pilot
09.Two Lovers
10. Why Are You Calling
11. He’s Gone
12. The Last Time
13. Dancing Heart – The Grid Remix (Bonus Track)
14. Chance To Breath (Bonus Track)
15. Missing Pieces

