Née deux semaines seulement après Brigitte Macron, Kim Gordon, 72 ans, vit peut-être depuis quelques années sa meilleure vie. Revenue d’un cancer, d’une séparation compliquée (son mec pendant 30 ans et “collègue” de travail s’est barré en mode double vie pendant des années avec une fille bien plus jeune), l’ancienne Sonic Youth a sorti en 2024 un album solo, The Collective, un disque qu’on attendait pas, plein de rage et de jusqu’au-boutisme punk qu’on pensait être son grand disque de revanche et de colère. Mais The Collective n’était que le premier pas d’une régénération artistique en mode terre brûlée qui emporte tout sur son passage sur cet encore meilleur et plus surprenant Play Me. Madonna rêverait sûrement d’accoucher d’un disque aussi crasseux, sexuel et dansant à cet âge. Kim Gordon est animée par une audace insensée et s’impose ici, en mode électro-trash, en alter ego punk et vachard d’Alan Vega.
L’album est directement connecté au précédent, mêlant esprit pop (nombre de chansons sont bâties assez simplement autour d’énumérations, de séquençages, de listes de mots signifiants, la chanteuse renouant avec la simplicité pop art du New York warholien) et une trash attitude assumée et servie par un crachouillis ou un martellement électro gigantesquement efficace et crado. Cela n’empêche pas Gordon d’écrire des chansons, de composer des mélodies et d’atteindre sur certains sommets du disque des effets de sophistication et de complexité qui ne sont pas sans rappeler ce qu’elle faisait avec la fine équipe dans sa jeunesse (l’excellent Not Today). On ne peut pas s’empêcher de reproduire ci-dessous le texte de cette chanson qui aurait trouvé aisément sa place sur à peu près n’importe quel disque essentiel de Sonic Youth.
Trees are weeping
Grass is wet
Rolling ’round, around
Darker blue, can it be?
It’s true, through you, you, you
Are you bold or stuck like glue?
Like glue
There’s a hole in my heart
There’s a hole in my heart
There’s a hole, there’s a hole
Never mind the mess, it’s just my dress
Skipping all the way down
These are like a new one
Never mind the mess, it’s just my dress
[?] with you, with you
Thеse are like a nеw one
Paint me up, make me dark, make me down
Where’s my gum? Post-mate
Where’s my gum? Post-mate
All in, yeah
Make it good, make it feel so good
Run away, run away
Hey, hey, hey, hey, hey, oh
Not today, not today
On est dans le Kim Gordon, excellent, ambigu, suffisamment flou pour qu’on ne sache pas EXACTEMENT de quoi ça parle mais aussi suffisamment incarné et précis pour qu’on pense savoir EXACTEMENT de quoi ça cause. La rythmique est simplissime et agit comme une pulsation quasi organique qu’on retrouve d’ailleurs à plusieurs reprises sur le disque. On a déjà parlé des tubes infectieux que sont un Dirty Tech dont on ne se lasse pas, et le nerveux et techno-indus BYEBYE2025. On doit bien accorder le crédit de cette audace saisissante et permanente à une production offensive, imaginative et qu’on qualifiera de particulièrement “dans le coup”. Justin Raisen avait déjà produit et co-écrit The Collective. Il a travaillé, comme on dit, avec les meilleurs et les plus grands, et sans doute convaincu Kim Gordon de s’aventurer dans ce registre garago-dubstep qui donne un coup de jeune à sa performance. Le phrasé quasi rappé de Gordon (qui n’aurait donc jamais chanté ?) s’accorde particulièrement bien à ces sonorités et gagne en impact et en capacité de dérangement. On obtient ainsi le meilleur des deux mondes, une sorte de tapis électro malaisant et syncopé qui porte une voix plaintive et exposée avec toutes ses limites de justesse et d’intention sur l’excellent Girl With A Look. Impossible de faire l’impasse ici sur la posture de femme d’une Kim Gordon qui s’affiche sexualité en avant, en femme cannibale, ultramoderne, dévorant la virilité supposée des mecs qui l’entourent. Kim rules. Elle règne, elle trône, elle conduit, elle préside. Cette posture de maîtrise du sujet et des sujets est tenue de bout en bout comme un acte formidable d’affirmation et une prise de contrôle totale sur son art. Le traitement est sec, brutaliste, direct, parfois rudimentaire comme si la chanteuse voulait désintellectualiser à l’extrême ses approches pour faire parler la foudre.
Car ce qui fait le sel de ce disque, par delà la nature électronique, agitée et brutale, de la musique, l’énergie primitive de la voix (enregistrée sans filtre, sans effets d’embellissement), c’est surtout la liberté qui se dégage de l’ensemble, l’absence totale de réserve qui s’exprime. Le dub terrifiant et quasi porno de No Hands est remarquable de sous-entendus. Et on avoue adorer la déconstruction expérimentale d’un Busy Bee qui pourrait parler tout aussi bien d’une abeille, d’une prière ou d’une pipe. D’aucuns diront qu’il y a pas mal de facilité ici, de redites aussi, voire de chansons qui n’en sont pas vraiment. Il y a une série de quatre chansons enchaînées sur les douze, Square Jaw, Subcon, Post Empire et Nail Biter, qui sont moins pétillantes, moins pop et valent surtout pour leur environnement oppressant et la répétition frénétique de vers slogan qu’elles accueillent. On pense à Suicide mais aussi à des groupes de rap comme Clouddead, des types qui manient aussi bien le crachoir que l’économie. Il faut se souvenir que Gordon a grandi dans ce New York là, une scène qui savait distinguer le rock de la poésie, la brutalité de l’agression. Les morceaux de Play Me sont des morceaux qui sont esthétiquement et sur leurs textes, des morceaux politiques et engagés en faveur de la liberté et de la différence. Ils ont un côté obsessionnel et insistant, un côté propagandiste volontairement pauvre et simplificateur. C’est peut-être un cache-sexe pour un manque d’application ou de mélodie, peut-être un paravent pour des techniques d’appauvrissement de la langue, un pis-aller à quelque chose de plus écrit ou ambition, mais cela sonne à nos oreilles comme un retour à un rock binaire, primitif et qui n’a pas vocation à séduire.
Play Me est un album dérangeant, à la beauté clinique et post-industrielle qui donne envie de revenir à l’âge du fer, de l’art pauvre par et pour les vieilles et les vieux. C’est l’exact contraire de l’anti-moderne bouse de Michel Houellebecq, Souvenez-vous de l’homme, son double inversé féminin et vraiment subversif.
Playlist :
01. Play Me
02. Girl With A Look
03. No Hands
04. Black Out
05. Dirty Tech
06. Not Today
07. Busy Bee
08. Square Jaw
09. Subcon
10. Post Empire
11. Nail Bitter
12. BYEBYE25!
Liens :
Le site de Matador Records
Le site officiel de l’artiste
L’artiste sur Instagram

