Depuis quelques années, on remarque des noms d’albums, de pistes et d’artistes toujours plus sibyllins : mots écrits entièrement en minuscules renvoyant à une envie de la jouer menu, ou, au contraire, toutes majuscules pétantes, exprimant une ulcération tout en attirant le chaland ; titres n’ayant aucun rapport avec les paroles, mélanges de chiffres, de lettres et d’arobases évoquant la fluctuation émotionnelle, renvoyant souvent aux existences digitales d’êtres nés au tournant du millénaire. La liberté orthographique est donc de mise, de même que musicale, et toutes les barrières sont à redéfinir en temps d’écroulements. On le constatait pas plus tard que la semaine dernière, avec l’alias d’ugne&maria. C’est plus encore le cas de la chanteuse norvégienne Sunniva Lindgård et son pseudo Sassy 009, qui nous revient après dix ans d’EP avec son premier album, en solo cette fois.
Station assise
Et avec Dreamer+, il est toujours aussi difficile de ranger la chanteuse sous l’égide d’un genre : pop électro ? rock ? Et si on pouvait être tout en une fois ? Ça bouillonne et fluctue d’une piste à l’autre, comme cette plasticité cérébrale des natifs digitaux, mais la perte d’attention reste le prix à payer, trahissant une sensibilité toute animale. Sur Someone, morceau d’action bien hâbleur, on se Grimes en snowboardeuse d’élite, le temps d’un xXx au féminin, avec des agentes et une avalanche aux trousses. Nos deux alliés de groupe ne sont plus là ? Pas grave : seule contre tous, c’est toujours plus cool. Ici encore, les différentes voix de Sassy préfigurent un merdier mental, damnation commune à toute une génération, et il est toujours fascinant de constater qu’à chaque état d’âme et d’époque correspondent des outils et des sonorités pour les figurer, comme ces magmas de grésillements ou de drones. Les états d’âmes fluctuent à longueur de bande passante, la musique devenant mutante…
Bon, sur ce rythme breakbeat d’Edges, on s’arrache à la prison digitale et décide de parcourir nue cette campagne devant la maisonnée sur laquelle nous ne posions plus les yeux, bien plus étrangère que la configuration de notre page Insta, si intime : “I am not afraid, I just wanna know / How it feels in the snow.” Il y a chez Sassy ce truc de cool kid d’électrock gelé qu’on peut ressentir chez Camp Claude ou Clara Kimera d’Agar Agar, avec ce zeste emo et une pointe grunge, juste ce qu’il faut pour enfiler sa capuche et envoyer paître le monde sans l’écœurer. Reste néanmoins une morbidité récurrente chez ces jeunes, un mal de vie cachant mal une insécurité latente : “Sky ain’t waiting for me / But I’m ready“. Mais leur a-t-on seulement donné l’opportunité de vivre… ?
Cauchemar ressassé, ego rassasié
“You see screens on screens“, voilà le problème ! Sur Sleepwalker’s Pendulum, il y a comme une impression de nausée et d’état limite : “I’m drifting, drifting good.” On n’a pas forcément lu toutes les paroles, mais on craindrait presque que chacune des actions ne soit à envisager qu’à l’échelle d’un portable, confinées dans une technologie : “Melting thoughts, I’m a fireplace here alone / In a cabin, all alone“. Et ce n’est pas la présence au casting de yunè pinku, également présente sur l’album Tremor, qui explique que l’on pense aux aires glaciaires de Daniel Avery. Les collaborations sont d’ailleurs aussi excellentes, proposant toujours un renouvellement. Sur Tell Me, Blood Orange nous passe un baume shoegaze aux lèvres, juste avant de foncer sur l’Enemy, morceau croisant l’hyperpop d’Oklou avec le R’n’B de Timbaland. Et alors qu’on pèse un poids plume et qu’on est resté à la ceinture blanche de judo, on met en PVA tous les sbires en deux temps trois mouvements. Comme une sensation de “déjà-vu” dans une enveloppe nouvelle… “Feels like we’ve met before” ? Oh que oui, mon beau.
On nous indique dans l’oreillette que Dreamer+ tournerait autour d’un antagoniste nommé Jakov, amoureux et Némésis romantique. Que voulez-vous, on se fait les films qu’on veut, quand on n’a rien à être… Certes, les ambiances tournent de piste en piste. Mais l’implosion des genres ne fait pas tout ; il faut un corps au chaos. La structure semble hélas trop disparate, comme s’il était impossible d’en saisir les contours. Et quand on se porte sur les paroles, difficile de saisir les tenants et aboutissants. On touche là à un défaut typiquement générationnel : dans un état de liquéfaction digitale, l’écriture est automatique, et une fois ancrées des bribes de journal intime dans le son, difficile d’en suivre le fil conducteur quand on n’en est l’auteur. Sur un final acoustique, Sassy 009 apparaît enfin humaine, petite Madonna de chair s’en remettant à la stèle de pixels. “Her overwhelming despair is her power“. La servitude, donc… ? ou est-ce plutôt rideau sur les écrans ? Réponse au prochain album, donc… Et vous, que choisirez-vous ? 3, 2, 1…
| Tracklist |
Liens | |
| 01. Butterflies 02. Edges 03. In The Snow 04. RIP Time and Thought 05. Dreamer 06. Sleepwalker’s Pendulum (ft. BEA1991) |
07. Someone 08. Mirrors (ft. yunè pinku) 09. Tell Me (ft. Blood Orange) 10. My Candle 11. Enemy 12. Ruins of a Lost Memory |
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