On a toujours l’air un peu con et idiot de courir après la hype quand on se targue d’être à l’écoute des moindres mouvements de l’actualité musicale souterraine. Mais il arrive, lorsqu’elle charrie des groupes intéressants qu’on doive appeler notre chapeau pointu et droit sorti d’Ubu (Roi justement) et prendre celle-ci en compte. Ce serait faire injure à ce qu’on n’aime réellement que de ne pas dire deux mots du phénomène Angine de Poitrine, groupe surprise de ce mois d’avril et qu’absolument personne (ou alors pas grand monde) ne connaissait vraiment il y a quelques semaines de ça, même si le groupe existe depuis 5 ou 6 ans maintenant, est venu l’an dernier aux Trans-musicales de Rennes et a sorti en 2024 un premier album Vol. 1 qui nous a échappé complètement. Le groupe a aussi participé au festival Aucard (de Tours) cet hiver. La hype a pris corps suite à la diffusion d’une session KEXP, la célèbre radio musicale américaine financée par le milliardaire Paul Allen, justement captée en France lors de leur passage aux Trans. Cette session a généré un trafic énorme, fait découvrir cet ovni à des centaines de milliers de jeunes médusés et a enclenché un mouvement viral qu’on avait pas connu depuis la révélation des Future Islands en 2014 au David Letterman show. Si on y revient c’est qu’après écoute attentive, tout ceci nous semble mérité et le groupe Angine de Poitrine un duo aussi surprenant que passionnant à suivre. Démonstration pédagogique en quelques points.
1. Ils sont masqués et canadiens
A l’heure où déferle sur la France la Célinemania à 400 euros la place, c’est un joli paradoxe que la jeunesse branchée s’entiche soudainement d’un duo mystérieux et anonyme, radicalement indépendant (ils ont refusé jusqu’ici les sollicitations des maisons de disque et travaillent en autoproduction) et masqué, dont les membres se connaissent depuis l’enfance et auraient fait leurs gammes ensemble depuis l’âge de 13 ans. On ignore s’ils ont 20 ans ou 60 ans mais on imagine que le groupe formé au Québec en 2019 ne travaille pas depuis plusieurs décennies. La tradition des chanteurs masqués est un vieux fantasme du rock n’roll qui renvoie aussi bien aux Residents (que le duo dit n’avoir jamais écouté) qu’aux Daft Punk.
Les Angine de Poitrine ont semble-t-il adopté les masques en papier mâché, noir et blanc, très esthétiques, parce qu’ils se faisaient moins refuser par les promoteurs que lorsqu’ils évoluaient à visage découvert. Ce relatif anonymat est un élément d’attraction véritable et ajoute à la fascination qu’ils exercent sur le public. Le fait qu’ils soient masqués explique probablement plus de 50% de leur succès.
2. Ils jouent une musique originale et passionnante
On ne parlerait pas du groupe si ce qu’ils proposaient ne passait pour nouveau. En réalité, cela ne l’est pas tant que ça. La musique qu’ils présentent avec humour comme celle jouée par un “Orchestre Mantra-Rock dada pythago-Cubiste” est de nature instrumentale, expérimentale, répétitive et relevant tout à la fois du math-rock et du rock psychédélique. On peut tenter des raccourcis pour l’effet et dire qu’ils se situent quelque part entre Mogwai et Frank Zappa, entre King Crimson et Battles, ou encore leur chercher un cousinage évident avec les fous furieux de King Gizzard and the Lizard Wizzard ou nos anciens chouchous d’Egyptian HipHop. Jouer ce type de musique n’est en soi pas nouveau/nouveau mais s’avère à ce niveau foutrement intéressant, passionnant et emballant lorsque c’est maîtrisé à ce point. Pour dire la vérité, on a d’abord cru que c’étaient les gars de Primus qui avaient oublié d’enlever leur déguisement de Mardi Gras mais… non. Les deux groupes partagent un sens de l’humour qui est irrésistible et cette idée fixe de jouer plus de notes qu”il ne faudrait.
Le groupe, contrairement à ce que laissent penser les exégèses pointues qui fleurissent en ligne et dissèquent leur musique, semble avoir les pieds sur terre et présenter sa démarche expérimentale assez simplement et avant tout comme une démarche de curieux. On peut les écouter ici en interview et se rendre compte à quel point il y a un décalage entre le buzz autour de leur génie et le caractère indépendant de leur démarche.
La grande affaire des analystes est de mettre en avant l’usage de la musique microtonale, qui exploite des intervalles entre les notes plus petits que la musique tonale, appelé ici les micro-intervalles. On connaît ça depuis très longtemps et il suffit de se reporter au travail du musicien Charles Ives pour écouter de quoi il s’agit. Le math-rock a largement exploité le filon et les Angine de Poitrine en jouent avec un talent assez exceptionnel puisqu’ils ne se contentent pas de cela mais proposent aussi et surtout une musique qui s’affranchit de tous les codes rythmiques en vigueur. Ils proposent des morceaux avec des rythmes irréguliers, parfois à sept ou dix temps, des mesures battues à moitié ou qui proposent des déséquilibres vertigineux créant des effets tout à fait singuliers et qui rendent leurs morceaux aventureux passionnants à suivre. Plutôt que de faire semblant d’y connaître quoi que ce soit, on renverra à cette vidéo qui explique brillamment de quoi il s’agit.
3. Ils savent y faire avec la presse et sont farouchement indépendants
Ce n’est pas parce qu’on vient de nulle part qu’on est pas roublards et intelligents. C’est ce que démontrent les Angine de Poitrine. Le duo évolue ensemble depuis très longtemps et surtout dans ce registre artistique depuis pas mal de temps mais surtout dans l’indifférence générale. Il aura fallu attendre la conjonction… du déguisement et du buzz pour que tout le monde s’enflamme. Les deux hommes gardent depuis les pieds sur terre, même s’ils profitent de la hype pour lancer une vraie première tournée mondiale qui les ramènera en France à l’automne.. avec, on l’imagine, un succès bien plus important que leur dernier passage il y a moins de deux mois dans un festival plus électro.
Au Canada, ils se sont appuyés sur leur passage dans l’émission phare Tout le Monde En Parle (Ardisson n’est pas encore mort là-bas) pour atteindre le grand public en inventant une langue extra-terrestre. Un vrai coup de génie qui a contribué à décupler le phénomène et à diffuser le message sur toute la planète. Pour l’heure, les Angine de Poitrine n’ont commis aucune erreur et naviguent en toute intégrité sur leur nouveau succès. Ce qui compte par dessus tout, c’est leur capacité à produire de la musique. Et dans ce registre la sortie le 3 avril de leur deuxième album, Vol.2, ne déçoit pas. La musique reste tout aussi radicale et sans concession. Le premier morceau Fabienk ouvre le disque de manière extrêmement exigeante avec un refus évident d’enclencher la grande marche en avant funky cool suggérée par leurs morceaux les plus grand public. Le mélange de répétition et de prog a une vraie allure rétro qui n’est pas du tout tape à l’œil ni putassière, ce qui devrait les préserver d’un raz de marée commercial. Avec des pièces aussi longues (six minutes en général), les Angine de Poitrine savent que leur musique n’a pas un potentiel commercial illimité et s’en amusent. Ils s’offrent toutefois sur le single Mata Zyklek un vrai morceau “à progression” mais aussi des vocaux, peu intelligibles et qui ont à peu près la même fonction que chez Kraftwerk, (dés)humaniser la musique. Sarniezz est une pièce math-rock tout ce qu’il y a de plus “classique” et qui impressionne par sa détermination.
Il n’est pas certain que la hype compte tenu de la musique qu’ils font passe l’année mais en attendant on aurai bien tort de s’en priver. Ces types sont authentiques, frais, sans prétention et giga-cools. On ne peut que les adorer et sans doute pas leur en vouloir d’être désormais connus par des tas de gens qu’on aime pas.
La session KEXP d’Angine de Poitrine
Le duo s’est produit le 04 décembre 2025 aux Trans Musicales. Son concert a été capté par la radio publique de Seattle…


Merci pour cette chronique qui figure parmi les plus intéressantes que j’ai lues au sujet de cet étrange phénomène extra-terrestre. J’apprécie beaucoup cet album, même s’il reste possible que ce soit un feu de paille, tant le style, passé l’effet de surprise, me semble délicat à développer sur le moyen (ou long) terme. Peu importe finalement ce que nous réserve l’avenir tant que le plaisir de la découverte est encore au rendez-vous, ce qui n’est pas tellement fréquent dans le petit cercle du rock !