Le plus beau compliment qu’on peut faire au premier album de Calacas c’est peut-être de dire qu’il nous a ramené, en quelques minutes, vingt-cinq ans en arrière, c’est-à-dire à l’endroit ou à l’époque précis où s’est arrêtée l’aventure épique et fantastique de Urusei Yatsura. Car Calacas, si l’on met de côté les manifestations splendides de notre héros Fergus Lawrie sur Projekt A-ko et plus récemment Paper Birch (2021, tout de même), est peut-être ce qui s’apparente le plus à un retour du son et de l’esprit de l’un des meilleurs groupes écossais des années 90. Et pour cause : ce nouveau groupe, au nom qui signifie squelette en mexicain ( et qui a donné son nom aussi à un spectacle équestre de Bartabas en forme de danse macabre), est le groupe formé par le deuxième compère du groupe, Graham Kemp, qui, sauf erreur de notre part, avait plus ou moins disparu musicalement depuis 20 ans. L’ancien guitariste en chef du groupe et chanteur assurait en revanche l’animation commerciale et historique de son ancien groupe en travaillant par exemple à des rééditions ou à des sorties de live et autres compilations toutes excellentes et indispensables.
Mais Calacas a mieux à offrir que tout ça : DU NOUVEAU ! Et on est gâtés avec ces huit morceaux impeccables qui épatent par leur capacité à nous replonger dans l’histoire immédiate des grands groupes à guitares des années 90, dans ce grand métissage du shoegaze et du slacker rock, de Ride à Pavement, qu’était venue couronner l’apparition du groupe en mode “sommet de la culture pop” à son apogée. On entre dans ce disque qui reprend l’animal totem de Urusei Yatsura (le tigre) avec une petite intro arty de trente secondes et un magnifique tube, qui sonne comme un tuto/ligne claire pour ce que Kemp sait faire de mieux : des chansons tendues aux progressions limpides, nerveuses, mais délicieusement pop. C’est clair, répétitif et la rythmique martèle un rythme qui mêle un aspect joueur, ludique et une forme de sérieux dans l’expression de l’émotion. Le texte est gentiment sibyllin, évoquant, au sein du couple, la question de la fidélité, de la confiance et des moyens de surveillance. C’est précis et flou à la fois mais efficace et sublime. Comme le deuxième titre est tout aussi réussi, Off With Their Black Wings, et en plus écrit (sans doute) en hommage à l’auteur de manga, Matsuhiro, on est aux anges, comme revenus aux sources d’une écriture électrifiée, incandescente et sculptée dans le bruit blanc. Il y a un groupe avec Graham Kemp, des chanteuses parfois, d’autres guitaristes, une basse, etc. Ce deuxième titre nous offre cinq minutes remarquables, inespérées, géniales. Et ce n’est pas fini. On pourrait s’amuser à qualifier Free Time Forever / Fear Doubt Forever de plagiat éhonté de Urusei Yatsura si Kemp n’avait pas composé la plupart des chansons du groupe. Les choeurs y sont, les guitares à échelle aussi, les effets de voix, la capacité de rebond. Kemp évoque la paresse, l’écriture qui s’arrête et on se demande si ce n’est pas ce qu’il lui est arrivé ces dernières années. Le pont instrumental est fabuleux et la reprise de chant magique :
Tried to sing caught up in the moment/ you fucked up everything /
You said I’m living like a dog here / and I think you might be right/
Fear Doubt Forever Woo
Heureusement pour notre vieux coeur, le rythme ralentit un peu par la suite. Kemp nous sert quelques belles balades apaisées et bien écrites. La simili berceuse Narwhal est très réussie et nous rappelle nos chouchous de Desert Hearts. Local Rivals opère dans un registre de pop solaire tout à fait appréciable. Et on ne peut que s’incliner à nouveau devant la puissance de feu classique et introspective, pleine d’auto-dépréciation et de culpabilité, de … And We Fall. L’album s’achève sur deux morceaux épatants : Pookie (qui n’est pas du tout une reprise de Aya Nakamura), chanson à la progression lente et que Kemp chante comme une confession personnelle, et le percutant Fuck Yr Altars/Winter aux paroles nihilistes sublimes : Fuck you, and fuck your altars Outside is winter and that’s so you. Les guitares descendent sur nous comme une nuée ardente échappée d’un brouillard de Mogwai. C’est beau, simpliste, noisy et le genre de morceaux sous lesquels l’herbe n’a aucune chance de repousser. On ne sait jamais avec Kemp ce que tout cela veut dire. On se contente d’agiter la tête et de faire front face aux décibels et aux éclats/effets de pédales. C’est beau, ça défrise et on en redemande quand ça s’éteint ainsi, dans une bouillie de bruit blanc qui fait frémir et cloue sur place.
Ten Tiger Trax est un disque qui vous passera l’envie de dire comme un gland “c’était mieux avant”. C’est au moins aussi bien. C’est comme si deux décennies n’avaient jamais existé, comme si on avait jamais vieilli. C’est ça qui est bien. Et même pas besoin de se faire lifter ou de faire semblant.
En vidéo : une reprise de Daniel Johnston qui n’est pas sur le disque.
Tracklist :
01. Ten Tiger Trax
02. Off With Their Black Wings !
03. Free Time Forever / Fear Doubt Forever
04. Narwhal
05. Local Rivals
06. … And We Fall
07. Pookie
08. Fuck Yr Altars/Winter
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