Propos de salle de rédaction, quelque part entre Orléans, Paris et Le Mans : “Vous avez entendu la nouvelle ? Grace Jones relance ses concerts cette année. Bon, ce n’est pas à Montreux cette fois, mais à Londres. On envoie tout de go un fax à nos équipes de Londres”. Par télex : “Hi SBO London. Grace Jones is coming to the Crystal Palace Bowl on June 31. Send two powerful sexy men to cover this concert which promises to be f*ching insane. Execute.” On s’y plie assez facilement. On a toujours eu un truc avec cette chanteuse. Un truc d’abord purement physique, mélange d’effroi pur et d’attirance dû à ses prestations de sauvageonnes dans A View to Kill et Conan Le Destructeur à la télévision, de même pour ses clichés et pubs iconiques. Puis la musique suivra bien plus tard, avant de se transformer un jour en gentille obsession. Physicalité : c’est le mot roi de cette chaude soirée en plein air, dans le sud-est champêtre de Londres. Ne sont attendus que des groupes qu’on aime : Soul II Soul, Sophie Ellis-Baxter et bien sûr Grace comme clou du spectacle.
Aujourd’hui, le Palace Bowl profite d’une météo très accommodante. Les Anglais ne reconnaissent même plus leur pays : Hyde Park a pris des airs de savane ; les hommes se prennent des coups de soleil monstres et de bière avec le café, dès 11h. Pour aller au Palace Bowl, c’est très facile : suivez l’Elizabeth Line jusqu’à Whitechapel. Le reste est faisable par métro et bus. Après une petite marche bucolique – on entend les exultations d’enfants provenant des terrains de skate – on arrive dans cet immense parc entourant ce festival en plein air. On appréciera sa grandeur, sa simplicité ovale, qui permet de s’y déplacer et de s’y retrouver facilement, tout en restant idéalement proche de la scène.
Les gens sont apaisés, courtois ; le service de sécurité quasi inexistant. La moyenne d’âge gravite autour de la cinquantaine souriante, arty, mais l’ambiance est presque familiale. Tout est limpide. Sans le savoir, on loupe une certaine Sophie Grey. Soul II Soul nous attend. On a rencontré ce groupe sur des jaquettes de compilations house il y a une vingtaine d’années, sans pouvoir y apposer des corps. Le groupe, fondé en 1988, m’a toujours semblé comme une coopérative dont les membres, musiciens comme chanteuses, tournoient au fil des décennies et productions, l’ensemble gravitant autour du MC et DJ Jazzie B. À vrai dire, du groupe de dix personnes, on pense n’avoir reconnu que lui. L’entité Soul II Soul aura toujours été hybride entre une configuration de groupe plus traditionnelle, reggae-r’n’b, et la culture DJing house plus solitaire, ne facilitant pas l’identification. Le concert était dans l’esprit de la première : tout en sensualité soul. Dans une décomplexion à vous en décrocher la mâchoire : 3 choristes affriolantes sous le soleil à gauche ; à droite, deux violonistes, en mode super mamans classes venant chercher leurs enfants ; de chaque côté en arrière, un claviériste appliqué et un guitariste méticuleux ; au centre, une diva-chanteuse changeant d’un titre à l’autre (on n’était incapable de savoir s’il s’agissait des chanteuses des originaux, mais étant donné l’accueil et l’attitude, il semblerait bien), et le MC aux platines orchestrant le tout dans un esprit chill et relax éhonté qui est EXACTEMENT l’esprit qu’on ressentait à l’écoute de leurs titres. Le sourire était aux lèvres pendant TOUT le spectacle. On a flotté de sensualité sur Fairplay, sué sur Get A Life et fondu sur le cultissime Back to Life. Comme pour Sophie Ellis-Bextor, on ne sait pas pourquoi le groupe ressent le besoin de reprendre le Nothing Compares To U de Prince, tant il a pléthore de bons titres dans les cartons. D’autant plus pour une durée aussi courte : une demi-heure au doigt mouillé qu’on aurait bien prolongée de 3-4 titres. On a adoré.
La chanteuse suivante ne nous a pas facilité la tâche. Outre le fait d’être sans doute la chanteuse la plus charmante du monde, Sophie Ellis-Bextor est… la parfaite bonne copine. Accompagnée là encore d’un groupe assez conséquent, Sophie n’a cessé de préparer le terrain à Grace et à faire danser tout le public, tout en rappelant l’honneur de jouer avant une telle icône. Ceci constitue un acte de pure modestie. On s’explique : Sophie appartient à cette catégorie de chanteuses comme Annie, Robyn ou Dannii Minogue qui ont émergé à travers des titres de DJ pour lesquels elles confiaient leurs voix, durant les années 2000. Ceci n’a pas empêché la chanteuse de sortir quelques albums electro-pop forts sympathiques (son dernier Perimenopop de 2025 est très agréable), à l’image du tube magique Murder on The Dancefloor (dès 2001!) qui connut une résurgence post-confinement inexplicable. Sophie a donc navigué dans un entre-deux dont sont très bien sorties Róisín Murphy et, plus tard, Charli XCX, en créant leur propre univers se distinguant des collaborations. Cela ne semble pas être l’envie de Sophie : les hits de Spiller et des Freemasons (qui nous manquent cruellement) figuraient sur la liste tout en se mariant parfaitement aux autres de la carrière solo. Dès lors, les reprises du mythique I Feel Love de Donna Summer, d’Abba ou de Crying at The Discotheque (lui-même reprise de Sheila, rappelant ainsi la révérée Madonna dont Sophie ne semble vouloir se considérer que comme disciple) étaient-elles si nécessaires ? En résultait un concert chatoyant et feel-good, mais peut-être un tantinet trop gentillet, surtout avec un crew parfait de jeunes premiers. L’exécution du Murder on the Dancefloor final était même un peu flasque. Bon, on s’est amusé, et comparé à Yseult La Terrible à Montreux, on pouvait difficilement faire mieux niveau raccordement des premières parties avec la bête à venir.
30 minutes de retard, de désir et d’attente. Comme d’hab’ avec Grace. Il faut dire que ce retard est également préjudiciable, car la chanteuse passera à l’as une à deux chansons ce soir-là. Mais c’est le coût d’une étoile : la nuit tombe, en même temps que le rideau. POUM, un souffle d’électricité jaillit. Nightclubbing. On a les poils. La chanteuse domine la scène, comme la tenancière-matador d’un bordel qu’elle tient de main de fer, coiffée d’un Stetson brillant à facettes du styliste Philip Treacy. Chaque chanson la verra revêtir diverses coiffes superbes de cet ami fidèle de la chanteuse, perpétuant à merveille l’univers visuel de Jones. La foule tremble devant le monstre ; c’est à vous détraquer les sens. Musicalement par contre? Les dix premières minutes sont quelque peu laborieuses : Grace oublie ses paroles comme une écolière — elle est donc humaine ! — et on déplore quelques petits hics techniques et sonores. Grace est la nonchalance même : “I’m a walking nightmare, an arsenal of doom“. C’est cela qui la rend si magnétique, qui fait ce qu’elle est, et nous l’adorons pour cela. Mais quelques révisions rehausseraient le spectacle – déjà surnaturel en l’état – au-delà du merveilleux. Mais on sentira ce soir aussi… une fragilité, comme un froissement athlétique et intérieur qui, fugacement seulement — quelques fragments de seconde ! — nous inquiète. Quelques remarques ironiques (non plus involontaires), et moments de flottement (eux, involontaires) comme on regarderait avec peine une panthère de cirque s’abandonner à la torpeur, conféreront au spectacle une aura parfois sépulcrale, ceci culminant avec la reprise gospel d’Amazing Grace de John Newton qui, s’il nous indifférait l’année dernière, nous nouait (elle et nous) la gorge au ciel. Les démons de l’éducation puritaine refont surface et JAMAIS Grace n’a semblé si hantée par eux, fendant l’armure. L’Enfant apparaît…
Coup de barre de circonstance ? Ou nouvel âge ? Pour se rassurer, on met cela sur l’échauffement… Ces pépins sont parfaitement évitables, d’autant qu’ils étaient inexistants il y a un an à Montreux. C’était d’ailleurs quasi la même setlist : Demolition Man, Love Is The Drug, Libertango… On ne pourra adresser la même remarque sur les reprises qu’aux autres, tant Grace les a faites siennes dans sa discographie. Comme l’année dernière, les années disco (1976-1980) ne sont point représentées — et c’est dommage — au profit de la période reine (1981-1984) où se mélangent rock, new wave, go-go et ce fameux dub jamaïcain irrésistible. Assise et revêtue d’une casquette comportant un rideau phosphorescent, elle se ressaisit : le Private Life est mémorable. My Jamaican Guy est un sommet, avec une Grace en chaleur s’exerçant sur une rambarde, et on tourne de l’œil. Tout est animal ce soir. Les pitreries, délicieuses ; grotesques et jamais vulgaires. Il n’y a qu’elle qui y ait droit. Cette femme ne s’appartient plus… C’est un astre noir, un vortex inversé, non aspirant tout sur son passage, mais qui irradie, électrifie, vivifie. Le physique est plus perturbant encore : on y voit la jeune femme, sorte de sorcière Karaba d’une beauté effrayante, bizarre, baudelairienne, et parfois, subliminalement, non pas la vieille femme ou l’enfant – mais la Mort même. Et nous comprenons…
Le tout culmine vers le chef-d’œuvre et plus gros succès, Slave To The Rhythm. Une interprétation pourtant bien meilleure qu’il y a un an, car distendue sur 6-7 généreuses minutes, accompagnée du fameux numéro de hula hoop (paradoxalement écourté) en ce corps de gloire. Comparé à l’année dernière, la qualité d’exécution était inégale et moindre, mais le Palace Bowl était plus spectaculaire. Un peu trop perfectible… et pourtant plus touchante! Cette femme n’appartient pas à la même humanité : elle est plurielle, elle vient d’ailleurs, délivrer un message à qui saura l’entendre. Ça donnerait presque envie d’écrire un livre dessus. Folie que tout ça…

