Motorama / Many Nights
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8.9 Note de l'auteur
8.9

Motorama - Many NightsA force de commenter la musique de Motorama, on pensait avoir épuisé notre réservoir de comparaisons en noir et blanc et d’épithètes pour qualifier les clair-obscur. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire de plus maintenant que la nuit est tombée ? Motorama a conquis avec Calendar le public auquel il pouvait prétendre. Le succès à l’échelle indé a été étrangement instantané, sans malentendu et a ouvert au groupe de Rostov-sur-le-Don la voie d’une tournée sans fin aux confins du monde habité. La vie de Motorama s’est organisée autour de cette opportunité : un travail en studio de janvier à juin, puis une saison automne-hiver passée au large jusqu’en Amérique du Sud et ailleurs. Il y a eu un phénomène Motorama « le Joy Division russe », avant une légère décrue critique avec Poverty et Dialogues qui s’est plus manifestée par une chute d’intérêt (l’habitude, sans doute) que par l’énoncé de réserves réelles quant à la progression du groupe.

Many Nights est un album saisissant et merveilleux, un album de conquête où, pour la première fois, Motorama semble fermer portes et fenêtres et se réfugier au creux d’une nuit qui lui appartient. Origine russe aidant, on avait toujours visualisé en écoutant la musique du groupe des visions de paysages et de grands espaces. Le groupe avait joué de cette carte avec Alps et Calendar, dont l’esthétique invitait au voyage. Many Nights est à cet égard un album domestique. Sa couverture est granitique et plus sûrement prise à l’intérieur du subconscient de son auteur qu’en bord de mer. Enregistré en partie dans l’appartement de Vlad Parshin, puis dans le studio du groupe, Many Nights explore, avec des moyens musicaux renouvelés, plus électroniques, plus exotiques aussi, l’espace intérieur dans laquelle sa musique s’est construite jusqu’ici. Il n’est pas anodin que pour la première fois, Parshin ait laissé fuité quelques noms d’artistes, musiciens ou poètes comme Rimbaud ou Alexander Blok, qui ont influencé sa vision du monde. Blok, notamment, aura eu une vie en apparence assez normale, mais agitée par des démons domestiques envahissants. Sa femme et lui ne baisaient que rarement. Il perdra un enfant et fréquentera toute sa courte vie (il meurt à 40 ans) des prostituées et des actrices, avec une préférence, dit-on, pour les moches et les répugnantes. Parallèlement, il ne cessera de chanter une forme d’amour impossible avec une Belle Dame sans Merci keatsienne, inaccessible et lointaine. Quel rapport avec Motorama ?

Tout ce qui se trame sur ce Many Nights a à voir avec les fantômes et les images fugaces qui traversent la vie d’un homme et ébranlent son quotidien. Sur le splendide Kissing The Ground, une dérive s’amorce, soutenue par une magnifique ligne de basse. Le quotidien s’échappe comme de la vapeur, tandis qu’une forme d’incompréhension s’installe. « Say one thing, thinking another. It’s getting harder from time to time. Sometime, it seems that it will be fine… » On retrouve cette hésitation dans l’attachement amoureux sur le morceau d’ouverture, Second Part. Faut-il y voir un rapport avec l’absence sur ce disque d’Irene Parshina ? « Few days and many nights of the second part of life », chante Parshin, avant de laisser place à un spleen qui prend l’image d’un homme mystérieux venu regarder par sa fenêtre. Des rythmiques africaines accompagnent la venue de ce spectre sur lequel on n’en saura pas plus mais dont la seule irruption a réussi à faire chanceler la vie ennuyeuse et bien ordonnée du narrateur. Many Nights est le récit d’un monde qui chancèle comme la lumière vacille avec la nuit. On s’éclaire à la bougie et les visages déraillent, s’étirent et s’allongent. Homewards est une chanson impeccable comme le groupe les a multipliées jusqu’ici, serrée sur ses deux minutes et qui sent bon le retour au pays. Depuis Dialogues, le point d’équilibre musical du groupe s’est déplacé d’un cran en direction de la synth pop et des musiques électroniques. L’intégration de ces éléments amène à la musique de Motorama une légèreté et une pulsation répétitive qui se marient à merveille au dynamisme des guitares. Voice from the Choir figure à cet égard parmi les morceaux les plus réussis du disque. L’arrivée des guitares après une minute est littéralement divine. La chanson évoque un aller-retour dans une clinique où l’on imagine que le narrateur a à faire. Est-ce lui qui est soigné ? Va-t-il voir quelqu’un ? Une voix l’accompagne avant et après, sans qu’on sache ce qu’elle exprime. Est-ce un dispositif purement théâtral ou est-ce que le type est hanté ou en passe de devenir fou ? Tout ici est à l’avenant, nimbé d’une familiarité inquiétante et de cette idée passionnante selon laquelle ce qu’il y a de plus commun dans la vie ne tient qu’à un fil.

Many Nights est, contrairement à Dialogues qui était un album plutôt optimiste et lumineux, un album du chancèlement et du vacillement. Il n’y a rien de plombant ou de crépusculaire ici. Il s’agit plutôt d’une hésitation, d’une vie titubante. No More Time est un titre remarquable et notre préféré des dix. On y sent l’influence de The Cure. C’est The Walk en milieu spirite, l’évaporation d’une jeune femme dont la vie se déploie désormais dans un « open space » ouvert et vide. This Night, dans le genre, n’est pas mal non plus. Le synthé est utilisé à la perfection évoquant son utilisation chez Artemiev pour soutenir un travelling ou une accélération du défilé des images. Many Nights épate par l’extrême maîtrise qu’il renvoie. Parshin dose avec une précision redoutable l’utilisation qu’il fait des quelques éléments qui composent sa musique. On a l’impression souvent d’assister à la répétition d’un motif déjà joué, d’une séquence reprise de l’album d’avant. C’est le cas sur He Will Disappear. Difficile de faire plus Motorama et pourtant, il est évident que les choses n’ont jamais écrites ainsi avant. Le refrain est faussement séduisant, mais ralenti d’un demi-pied, ce qui donne l’impression que la chanson claudique, qu’elle a un verre dans le nez et qu’elle pourrait s’écrouler d’un moment à l’autre. La fin de l’album augure d’un mouvement de renaissance. On sait que Blok avait pris l’habitude de voyager quand son quotidien lui était devenu insupportable. Il partait tous les deux ou trois ans pour l’Italie. Les trois dernières chansons de l’album marquent le retour d’une certaine itinérance. You & The Others interroge le rapport à l’autre. Il faudra bien y revenir, semble dire le chanteur. C’est un morceau serein et ouvert sur le monde. Les guitares se remettent à dialoguer et à jouer l’une pour l’autre. L’atmosphère s’allège, ce que confirme le départ pour Bering Island.

Avec cette perspective de voyage, Motorama retrouve son allant. Les guitares pétillent à nouveau et la production elle-même s’éclaire. D’une certaine façon, Bering Island est moins intéressant que bien des titres de Many Nights parce qu’on y retrouve le Motorama d’avant, un Motorama conquérant qui prend ses instruments et se prépare pour le prochain concert. On se dit que l’album va se terminer ainsi, par un retour en arrière, c’est-à-dire une marche en avant. Mais difficile de conclure après Devoid Of Color qui réinstalle une ambiguïté parfaite entre ici et là-bas, entre l’absence et la présence au monde. Cette chanson est d’une délicatesse infinie et magnifique d’indéfinition. C’est comme si la fille la plus belle du monde ne distinguait plus les couleurs. Serait-elle heureuse ou malheureuse ? Parshin évoque de manière symbolique la difficulté qu’il y a à lire la vie, à en comprendre les états. Est-elle heureuse ou non ? Devoid of Color renvoie au vrai questionnement qui agite Many Nights : celui de la nature du monde et de l’état d’âme qui en découlera. Motorama laisse entendre qu’on n’est jamais sûr de rien, que la vie est un mirage. C’est une réponse bien russe et dont la perfection esthétique ne s’oubliera pas de sitôt.

Cet album est un miracle. Un nouveau et un ancien à la fois. La musique de Motorama réclame de plus en plus d’attention pour révéler ses nuances et ses variations d’intention. Il ne faut pas laisser s’installer la routine et ne surtout pas croire qu’il n’y a pas de progrès en art.

Tracklist
01. Second Part
02. Kissing The Ground
03. Homewards
04. Voice From The Choir
05. No More Time
06. This Night
07.He Will Disappear
08. You & The Others
09. Bering Island
10. Devoid of Color
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