Encore une semaine où l’on ne sait plus où donner de la tête, entre le rattrapage de la semaine passée, les promesses de sorties du vendredi tellement nombreuses qu’on en décale à mercredi. Des albums qui sortent, des pré-ventes qui s’amorcent, des teasers qui émoustillent, n’en jetez plus, la coupe est pleine et on va s’en garder un peu pour les semaines qui viennent. Faire le tri dans tout ça ? Pas simple. Alors on s’y met à deux et on garde la seule boussole qui vaille, celles de nos goûts et nos envies, aussi éclectiques que possible. On vous en prie, servez-vous !

Lesneu & Djokovic – Même Si Tout Nous Sépare
C’est la jolie nouvelle de la semaine, le retour de Lesneu qui a mis son voilier en hivernage et rangé la carriole à vélo dans laquelle il transporte son matériel au gré de tournées cyclistes avec son acolyte de toujours, Djokovic. Il fallait s’y attendre, à force de trainer ensemble depuis des années, copains comme cochon comme on dit dans le Léon, Victor Gobbé et Thibaut Derrien devaient bien finir par officialiser leur union (musicale s’entend) et offrir cette première collaboration au grand jour qui ouvre la porte à un album complet, L’Amour, La Gloire, La Beauté (les petits rigolos…) qui paraitra le 11 décembre. Pas de surprise, pas de contre-pied douteux : les deux musiciens ont comme le laisse entendre ce très réussi premier extrait Même Si Tout Nous Sépare choisit de garder le cap de leurs univers respectifs et néanmoins proches, même si celui du second était pour le moment resté assez confidentiel et numérique : Cosmos, un EP disponible sur Soundcloud en 2016, deux singles sur le label brestois Beko Disques, des participations aux compiles de darons de Pale Figure records. On peut d’ores et déjà se préparer à un bel hiver mélancolique aux accents romantiques ; série slow à la boum du nouvel an.
Bibi Club – J’arrive à la ville (Live Performance)
Personne n’a oublié Lhasa De Sela, l’immense artiste new yorkaise d’origine mexicaine, vagabonde dans l’âme qui finit par s’établir à Montréal avant de décéder bien trop tôt, à l’âge de 38 ans en 2010. Une influence majeure pour bon nombre de musiciens folk, mais pas que ; c’est en réalité tout un pan de la jeune garde canadienne et québecoise en particulier qui a grandi avec ce modèle absolu de liberté et d’intégrité, artiste totale, chanteuse, musicienne, dessinatrice et autrice du très beau livre La Route Chante qui, tout en dessin et poésie, évoquait son enfance nomade sur les routes de l’Amérique. Un titre devenu celui du spectacle réalisé en son hommage au théâtre Rialto de Montréal le 30 septembre 2024 et dont est extrait cette reprise de Bibi Club. La musicienne ne se sera attaqué au français que sur quelques titres du deuxième de ses trois albums, The Living Road en 2003 duquel est donc extrait ce J’Arrive A La Ville. Le duo dorénavant habitué de ces pages en livre un version complétement personnalisée, aussi électrique et tendue que l’original était une invitation à flâner. Mais Bibi Club ne perd rien de l’essence de la chanson originale et l’interprétation live qu’en fait Adèle Trottier-Rivard est particulièrement poignante.
Sarakiniko – La Lame
Au milieu des années 2010, le shoegaze à la française se prononçait Maria False, du nom de ce groupe rennais à la courte existence, suffisante néanmoins pour une poignée de singles et un album très recommandable, When en 2015. Partis voler de leurs propres ailes, Yann Le Razavet ira nous enchanter avec les deux albums de son projet plus personnel Marble Arch et verra Yann Canévet monter Sarakiniko. Après deux albums sur le label breton La Maison Des Corbeaux en 2022 et 2023, le voici qui rejoint l’éclectique Howlin’ Banana, séduit par l’évolution d’un projet que le musicien place lui-même quelque part entre Madchester et Yves Simon. La Lame, nouvel extrait de Pyrocène qui sortira le 11 décembre est peut-être le morceau qui résume le mieux là où Sarakiniko voudrait nous embarquer. Il y a bien évidemment du Screamadelica dans tout ça, mais on pensera aussi au très bon premier album de La Houle ou à l’excellent projet L’Epée qui réunissait en 2019 pour un superbe one shot The Limiñanas, Anton Newcombe de The Brian Jonestown Massacre et Emmanuelle Seignier. Le morceau porté par une rythmique d’une sublime coolitude, psychédélique et tendrement noisy a, quand on arrive à faire abstraction du hit absolu de Primal Scream, une capacité certaine à nous emporter dans le sillage de son clip animé qui décline ce qui devrait être l’univers graphique du disque, ici à base, tient tient, hasard ( ?), d’épées.
SCHØØL – Somehow
On en était resté sur un premier album, I Think My Life Has Been Ok plutôt mitigé, regrettant un SCHØØL trop scolaire (l’école du shoegaze évidemment) et sans doute pas assez adepte de l’école buissonnière malgré une collection de chansons sacrément bien troussées. Pas de révolution, la suite des aventures du groupe qui commence ces jours-ci avec Somehow s’annonce tout autant dans le programme, mais on aura aucune peine à reconnaitre que l’on aime beaucoup la lourdeur de ce titre qui s’étire pendant plus de 6 minutes au son d’une basse juste énorme sur laquelle SCHØØL brode une série de motifs électriques qui viennent triturer les oreilles avec beaucoup d’a-propos.
Orwell – Chercher Sans Relâche
Voilà deux albums qu’Orwell dont on suivait jusque là la discographie avec un certain détachement arrive à nous surprendre et il ne faudra remonter que de quelques semaines pour retrouver tout le bien que l’on pensait de Composite, son luxuriant dernier album sorti au printemps dernier. Chercher Sans Relâche, nouveau single qui en est extrait fait partie de ces morceaux qui traduisent toute l’ambition musicale de Jérôme Didelot et à laquelle on souscrit complétement : oui, les productions indépendantes, sans dépenser les milliers d’euros que les majors alignent sans vergogne pour des résultats souvent discutables, peuvent aussi être synonyme d’excellence et de réussite. Le morceau, lancinant et superbement orchestré se marie parfaitement au travelling ferroviaire (l’idée n’est pas nouvelle, mais c’est une valeur sûre), cette fois dans les faubourgs japonais.
The Sweetest Ache – Speak To Me
Cela aurait pu être le « Scopitone de la Semaine » mais non, la rubrique arrive bien tout en bas. Honnêtement, il y a quelques années de ça, on ne l’aurait pas vu venir mais voilà, maintenant que l’on sait que tout est possible, on n’est même pas étonné du retour de The Sweetest Ache. Auteurs de trois singles formidables et mésestimés et d’un premier album plus anodin sur Sarah records à l’aube des années 1990, on croyait les gallois disparus corps et bien après un second album quasiment passé inaperçu en 1993. Comme beaucoup, les choses sérieuses de la vie ont repris le dessus : travailler, avoir des enfants, les élever pour les voir partir du nid et se retrouver comme des cons à ne plus trop savoir que faire de ses week-end sans devoirs, sans foot, sans équitation. Reformer le groupe pardi ! Un processus entamé dès 2008 en réalité avec The Milestone Band mais qui devra attendre encore quasiment 20 ans avant d’aboutir à la reformation complète du groupe. Si Reframed qui sortira début novembre est présenté comme un nouvel album, il est essentiellement composé de réenregistrements acoustiques et dépouillés des vieux morceaux bedroom pop vaguement noisy que le groupe distillait il y a 35 ans de ça. Néanmoins, Breaking Up et ce Speak To Me seront les deux inédits tout juste composés qui témoignent de la volonté du groupe de remettre ça pour de bon, mais de façon forcément moins juvénile et douloureuse pour les oreilles.
Angèle feat Caroline Polachek & SebastiAn – Love Triangle
Angèle – dont le nouvel album baptisé Instinct sort ce vendredi – célèbre le trouple. Love Triangle confirme à qui en douterait encore le virage électro pris par la pop star belge. Après une collabe avec Justice sur le tout premier single (What You Want) livré au tout début de l’année, la trentenaire s’entoure cette fois-ci du producteur SebastiAn et de l’artiste américaine Caroline Polachek qui fut jadis membre de Chairlift et qui officia en solo (avant d’adopter son patronyme) sous l’identité de Ramona Lisa.
L’alchimie entre les trois artistes fonctionne à merveille, même si le musicien n’apparaît pas dans le visualizer ci-dessous. On ne sait d’ailleurs pas pourquoi l’objet filmique habillant cette chanson hypnotique et sensuelle n’est pas considéré comme un clip à part entière. Cette œuvre réalisée par Geray Mena met en scène le jeu de séduction auquel s’adonne les deux chanteuses.
billie – wuthering heigts
On a découvert billie, artiste descendante d’une longue lignée de créateurs et de créatrices, à l’époque où elle faisait des reprises. Depuis la jeune femme a sorti deux EPs (j’avance en 2024 et à ce que les autres pensent de moi en 2025) à côté desquels nous sommes passés. On se reconnecte avec elle grâce à la reprise d’une chanson emblématique de la carrière de Kate Bush.
Se frotter à Wuthering Heights n’est pas une mince affaire. Pourtant la chanteuse parisienne embrasse la chanson avec beaucoup de conviction et de singularité, tout en préservant son essence et sa délicatesse.
Billie a eu la bonne idée de solliciter Sahteene Sednaoui, autre népo baby qui – elle aussi – a de qui tenir, pour mettre en scène avec beaucoup de sensibilité cette reprise très réussie.
Adèle Castillon – C’est tout moi
C’est sans doute l’une des chanteuses les plus attachantes de sa génération. Après avoir remué tous les festivals estivaux auxquels elle participa cette année avec Été avec toi, hymne fédérateur et adolescent, Adèle Castillon présente C’est tout moi, autoportrait sans concession et plein d’autodérision dans lequel l’artiste n’omet pas de lister ses failles et ses contradictions.
En découvrant le clip, on se dit que la chanson aurait pu également s’appeler Adèle dans tous ses états, car celui-ci est une longue série de portraits de son auteure illustrant toutes les étapes de sa vie, avec ses hauts et ses bas, ses sourires et ses larmes.
C’est tout moi devrait figurer sur (Re)Belle, prochain album qui paraîtra en novembre 2026.
Le Scopitone de la semaine
Helium – Pat’s Trick
Aaaaah, les années 1990 américaines où les gros labels comme Matador, espérant décrocher la timbale en surfant sur la mode post-grunge, plaçaient quelques Dollars dans des clips à la D.A. parfois un rien douteuse (en capilotractant, on pourra toujours y trouver un message écolo voire féministe…) pour chaines spécialisées câble et satellite en espérant toucher le graal, une diffusion dans les playlistes rock indé de MTV. Le groupe de Boston Helium, mené par Mary Timony fit un temps partie des prétendants, décochant deux albums passables et tout un carquois de singles comme ce Pat’s Trick plutôt entichant même s’il n’y aura pas besoin d’une thèse en musicologie pour trouver que le trio power pop s’inspirait sans doute un peu trop de l’irrésistible Cannonball. Pour être honnête, si on s’était un jour vraiment arrêté à ça, il aurait fallu dézinguer trois quart des discothèques et mettre sur la paille tout un pan de l’industrie musicale qui se contente aujourd’hui de ces honorables suceurs de roue ; nous compris donc. Mais l’essentiel n’est pas là, on le sait aussi depuis bien longtemps.

