Clint Mansell / In The Earth Original Soundtrack
[Invada Records]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Clint Mansell - In The Earth Original SoundtrackLe film du prodige Ben Wheatley est l’un des meilleurs films à budget moyen qu’on a vu cette année et la musique de l’immense Clint Mansell un atout majeur entièrement mis au service du projet. In The Earth succède dans la déjà fascinante filmographie du Britannique à l’adaptation de Rebecca de Daphné du Maurier déjà portée à l’écran par Hitchcock et elle aussi mise en son par Mansell. Mais In The Earth se pose plus comme la prolongation directe de A Field In England, son chef d’œuvre de 2013, où l’on retrouvait déjà son obsession pour les substances psychotropes, sa propension à céder au psychédélisme expérimental et sa vision d’une nature toute puissante. C’est donc à l’échelle de nos intérêts un film d’un tout autre calibre.

L’action se situe cette fois à l’époque contemporaine et pendant ce qu’on imagine être une pandémie mondiale. De fait, le film a été tourné en 2020 principalement pendant la période de lockdown. Un scientifique pénètre dans une zone protégée et isolée du reste du monde pour retrouver une ancienne collègue avec qui il a entretenu une correspondance fournie, mélange d’échange professionnel et on l’imagine de relation sentimentale. Accompagné par une garde forestière assez peu communicante au début, il doit traverser une forêt protégée et mystérieuse pour atteindre le camp posé en terre inhospitalière. Wheatley ne décrit pas précisément la menace mais pose subrepticement au début du film un premier indice, sous la forme d’une gravure ancienne qui laisse penser que la forêt est habitée et un endroit où pourrait régner le surnaturel. Le propos du film sera de voir quelle voie/voix (scientifique ou ésotérique) est la plus adaptée pour établir une connexion avec le réseau rhizomique forestier : celle de la femme, d’apparence rationnelle, ou de celui qui s’avérera son ex mari et qui lui emprunte des chemins plus originaux (communiquer à travers des mises en scène, des photos puis évidemment des tortures). On ne va pas raconter le film mais simplement dire que ce que met en image In The Earth est cheap, apparenté à un film d’horreur mais aussi un formidable travail psychédélique et de réflexion sur la raison, la science et tout ce qui s’en éloigne. Ceux qui connaissent et apprécient le travail de Wheatley sauront de quoi on parle : on retrouve ici son attirance pour l’alchimie, la magie en général et les confins de la folie.

Sur le plan musical, Mansell est évidemment comme dans son jardin et dans son périmètre de prédilection. Sa BO est comme branchée sur un sonar, faite de pulsations et d’expérimentations électroniques qui renvoient au travail de Throbbing Gristle (la référence la plus évidente ici) et sonnent de façon remarquable. C’est le cas dès le début avec la pièce incroyable (6 minutes et quelques) baptisée Spirit of Woods qui agit comme une première borne cartographique portée sur le mystère et l’angoisse. Il y a dans la matière sonore que travaille le compositeur un caractère métallique qui impressionne et l’empêche de sombrer dans le lugubre d’opérette, une sécheresse, une précision qui sont assez époustouflantes et s’ouvrent, par moment, à des séquences plus légères mais finalement tout aussi énigmatiques (The Forest, pièce frustrante et qui dissimule un secret comme son nom l’indique). La BO est au coeur du film comme le film est au cœur de la BO, dans un jeu d’échos qui ressemble au regard échoué d’arbre en arbre, de plan en plan, et qui ne parvient pas à s’échapper. Mansell réussit à suggérer par la musique la sensation d’enfermement, de prison qui constitue le moteur du film mais aussi à dire la profondeur du piège et le caractère infini et indéfini de ce que la forêt dissimule. In the Earth est magistral, granitique et tendu comme l’est la pierre levée, et percée en son centre d’un cercle de nuage qui symbolise la relation au végétal. Plus loin, et alors que le film verse dans la folie, la musique accompagne le mouvement puis s’y oppose presque avec, par exemple, l’audacieux Return to The Green solaire et solennel. La nature peut-elle devenir une religion ? La science peut-elle se confondre avec l’obscurantisme et la sorcellerie ? Les repères se brouillent tandis que le son propose la synthèse parfaite entre les espaces et les univers. Les claviers synthétiques définissent un territoire quasi sacré où se côtoient une forme de pop synthétique, un mouvement ample et classique et une gravité glaciale qui rappelle d’anciennes versions de Kraftwerk jouées au piano. Standing Stone est minimaliste mais pesant; In The Earth II la séquence la plus légère et quasi space-rock du lot, avant qu’on ne s’achemine vers la révélation portée par l’impeccable Parnag Fegg, le nom supposé de la créature qu’abrite la forêt, qui est la forêt elle-même.

Comme souvent, Clint Mansell excelle pour mettre en son l’indicible, pour faire décoller ce qui n’est jamais qu’une simple BO de film de quasi série Z, vers une sorte d’ascèse stratosphérique. La musique sent la métaphysique, le surnaturel. Elle terrorise et hypnotise, renforçant le pouvoir de perturbation d’un film qui lui-même surprend malgré sa trame linéaire. La fin (The Woods) est spectaculairement répétitive, comme si l’histoire se refermait sur nous en un cercueil, immuable et nous incorporait (avec notre regard sourd et notre bêtise de spectateur crédule) dans la substance même de ce qui est raconté. La forêt nous a dévoré comme les autres. Mansell et Wheatley nous ont utilisé et manipulé comme des marionnettes. Ce fut un plaisir.

Tracklist
01. Mycorrhiza [60-250 Hz] 02. Spirit of the Woods
03. ATU327A
04. The Forest
05. In the Earth I
06. Mycorrhiza [250-500 Hz] 07. In the Earth II
08. The Mist
09. Mycorrhiza [2-4 Hz] 10. Hammer of the Witches
11. Spiritu Venio Silvarum
12. Return to the Green
13. Standing Stone
14. In the Earth III
15. Parnag Fegg
16. The Woods
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