Pendant que les cœurs s’écharpent au sujet de la planète Moz, on a choisi un autre camp, et qui n’est pas celui de l’indifférence : attendre l’accalmie, pour d’abord écouter l’album d’un jeune homme de 61 ans à la voix hors du commun. Haunted est le dernier né d’une série d’albums conçus tambours battant depuis 2014, retour par lequel Bill Pritchard s’est essayé à diverses collaborations (Hyperrêve, Frédéric Lo, le Julien Laury Quintet de jazz, etc.). C’est de nouveau chez Tapete Records, refuge allemand de pas mal d’anciennes gloires britanniques, qu’il y fait son nid. Et c’est comme si cet album solo semblait vouloir renouer quelque chose, tout en poursuivant son présent.
Billy The King
Et ça démarre à toute trombe. L’humour, la verve de compteur, le flegme, ces filles embrumées de mystère… Et cette voix, qui pourtant témoigne d’une existence, du moins celle que gardent nos souvenirs. Tout est là, retrouvé, au moins ce que l’on a pu garder. Pourquoi le terme “retrouvé”, alors que le dernier album (solo, bien que prenant comme base les poèmes de Patrick Woodcock) ne remonte qu’à 2023 ? Parce qu’il y a quelque chose de canonique dans ce Haunted, une énergie relevant plus de la première “période” de Pritchard, la plus jangle et éclatante – période que l’on adore, est-ce original de l’avouer ? Évidemment, c’est une sensation qui se discute, nous le verrons… La sublime Lillie, temps fort, est pourtant à cette image ; elle nous attrape par le col. Il y a la sensation d’une force, d’un entrain, d’un groupe faisant corps. On a cette même sensation de fraîcheur que devant certains albums contemporains d’artistes persévérant dans leur être, bien après leur moment, comme The Woodentops ou The Apartments, ou, en France, Arnold Turboust : aucun ressentiment ; que du panache. Pourtant, l’album porte naturellement son âge, fidèle à soi, honnête, axé.
Avec les années, ce qu’un homme perd en rêves, il le gagne en histoires. Perpetual Tourist est drôle dès son titre, poétique par le recul de Pritchard, donnant à ses histoires – que l’on est libre de croire fictionnelles ou biographiques – des allures de fables : “Got a job / Lost a job / Saw myself floating / In and out of it”. Pritchard y apparaît (difficile de ne pas le deviner) comme un “Gaston LaPoisse” balloté au bon vouloir de cette farce d’existence, et on imaginerait bien un cartooniste croquer certaines pistes-anecdotes à la diable, disons Imara, à tout hasard. Comme sur Smile ou d’autres, il y a comme un rire doux essuyant une larme, ou un salutaire coup de griffe qu’on enrobe d’un tendre conseil : “So smile at the coming days / Just smile through inscrutable gaze / Just smile, remove bile and smile.” Cela donne envie de vivre au-delà de tout, de renverser l’intimation de Barrès. De tout sentir, pour tout adorer…
Fantômes sentimentaux
Pritchard porte sur les choses du monde un émerveillement renouvelé. Sans ingénuité. Certaines paroles, qu’elles soient adressées à un être aimé (un ami, un amour, une guitare ou simplement… soi) sonnent comme une caresse d’encouragement, et c’est magnifique : “There’s a beauty in what you do / […] There’s a dignity in what you say.” Quand ce n’est pas à une certaine Sweet Melody, à l’Inspiration même, auquel il s’adresse : “I crave all the highs and lows you gave me” puis “My head is weak / My futures gone away / But that’s ok / I still believe in everything you say“. Il y a comme une confiance absolue accordée en Madame la Vie. Quand elle nous brusque, certains en font des offrandes, s’en font les scribes.
Pourtant, tout n’est intact. À la différence du dernier Heavenly dont l’album fait l’effet si étrange de déballer un cadeau sous cloche reçu il y aurait trente ans, le Haunted de Pritchard présente de belles rides de crépuscule – renouant alors avec la plus récente période de Pritchard, plus froide. Curious Feeling cache un Message Personnel. Françoise Hardy passe. – “Looking for something old in the new“. Oui, probablement que la formule est là ; comme ce regard inévitable de la pochette, cette gueule frontale comme seule l’Angleterre sait en produire. – “You are gauche with a skillful tact“. – Oui, je sais… Les guitares savent monter au ciel, comme se blottir dans leurs cheminées, le temps d’une histoire devant le feu. Le refrain de Haunted est magique, nous mettant des étincelles dans les yeux, gorges nouées, mains enlacées. À ce stade, Bill est un instrument à voix entière.
Alors oui, on aurait aimé quelques pépites de plus. Les chansonnettes fusent comme l’air, et certaines s’effriteront plus que d’autres. À quoi on nous rétorquera : – “The imperfect is perfect, don’t you know ?” – Le bougre sait se rattraper. Comme Jolie (1991), l’album se clôt sur un acoustique. Les morceaux apparaissent dès lors comme des souvenirs macérés en l’artiste, transfigurés par l’acte créatif puis disloqués pour le partage. Des images et des sensations, des histoires dans lesquelles libre à tous de s’engouffrer le temps d’une chanson. C’est l’acte de naissance créatif, une bouffée d’Oxygen nourrissant aussi bien le démiurge et l’enfant, de chair ou d’encre, que l’auditeur même, dans un dialogue triangulaire permanent. C’est à la fois humble et géant.
Tracklist :
01. Perpetual Tourist
02. Smile
03. The Quarter
04. Curious Feeling
05. Suburb Of The World
06. Sweet Melody
07. Intrigue And Wonder
08. Lillie
09. Haunted
10. Sunsets In Poland
11. Imperfect
12. Oxygen

