BRUIT ≤ / The Age Of Ephemerality
[Pelagic Records]

9.6 Note de l'auteur
9.6

BRUIT ≤ - The Age Of EphemeralityOn ne se voyait pas finir l’année sans faire de BRUIT ≤. Ça tombe bien : l’hyper actualisation, le caractère éphémère des choses après lesquelles on passe le temps à courir, les datas qui vont et viennent jusqu’à nous étourdir, la technologie qui fait de nous ses esclaves volontaires, très peu pour eux. Alors nous aussi, on s’est, comme il est vrai on le fait parfois, un peu retiré des injonctions temporelles et on a pris notre temps. C’est qu’il en faut pour entrer au même moment dans tout l’univers du groupe et dans son œuvre la plus récente, The Age Of Ephemerality sortie au printemps dernier sur l’étonnant label allemand Pelagic Records, désormais célèbre pour ses vinyles extravagants : pas moins de 12 versions de ce disque toutes éditées par le label de Berlin existent déjà, certaines somptueuses, d’autres disons plus… discutables ! Prendre le temps et revenir en arrière sur la discographie d’un groupe découvert par hasard grâce aux fameuses sessions de la radio de Seattle KEXP où trois de ses membres officiaient en backing band d’un M83 soudainement redevenu plus intéressant. On comprend maintenant mieux pourquoi.

Issus de diverses formations de diverses scènes toulousaines (indie-rock, doom metal, stoner), les membres de BRUIT ≤ se sont retrouvés autour de ce projet fédérateur pour un premier EP sorti en 2018. Une association de sacrées personnalités, entre le flamboyant batteur Julien Aoufi au jeu incroyable, l’introverti guitariste Théophile Antolinos aux faux airs d’Efrim Menuck lorsqu’il triture sa guitare, imperturbablement assis sur scène, perdu dans sa chevelure Samsonique et celui qui peut apparaitre comme le maitre du jeu, le multi-instrumentiste et ingénieur du son Clément Vibes auxquels s’ajoute le discret violoncelliste Luc Blanchot. Disons-le de suite, BRUIT ≤ est un groupe qui détonne ; sur disque comme sur scène, c’est un fait, mais surtout dans son attitude engagée, pleine de convictions et de valeurs auxquelles ils ne comptent pas déroger. Cela les rapproche d’une part dans l’esprit en tout cas de leur voisin de palier Michel Cloup même si quand l’un choisit de scander sa colère, les autres préfèrent le mutisme et, d’autre part, des montréalais de Godspeed You! Black Emperor avec lesquels la filiation musicale est plus directe tout en partageant l’idée que l’on peut tenir des positions fermes et les exprimer assez clairement sans prononcer le moindre mot. Comme sur leur premier album, le manifeste, vive la musique physique, prend la forme d’un somptueux livret de 20 pages sur lequel chacun des 5 titres se retrouve contextualisé entre photographies et citations, celles du philosophe et sociologue Jacques Ellul, de l’auteur du Meilleur Des Mondes Aldous Huxley ou de la psycho-sociologue américaine Shoshanan Zuboff. Une démarche volontiers intellectuelle mais qui porte l’ambition d’une musique à la fois cérébrale et organique, sensible et viscérale.

La musique comme un processus global. Il est vrai que la pop ne nous y entraine pas souvent, dans ces confins peu portés sur la légèreté et les thématiques habituelles même si l’amour est aussi un enjeu relationnel vital. Non, BRUIT ≤ interroge ici notre relation à la technologie, au (soit-disant) progrès et, à travers cela, notre relation au(x) vivant(s), celui qui nous entoure et ceux avec qui nous interagissons. S’il faut souvent composer avec un certain pragmatisme lorsque l’on est artiste, les toulousains essayent autant que possible de passer de la réflexion aux actes comme lorsqu’ils boycottent ouvertement Spotify (inutile d’aller les chercher là-bas) ou que leur cheminement de création, technologique quoiqu’il en soit, forcément, tente malgré tout de replacer l’humain au centre du processus, que ce soit au sein de leur propre studio, dans un gîte au plein cœur des Pyrénées ou dans l’église désacralisée de Gesu à Toulouse où ils ont tenté de tirer profit d’une admirable réverbération naturelle, là où il est pourtant dorénavant plus simple d’empiler des pistes numériques sur un progiciel accessible. Cette relation de l’humain aux machines, cette volonté de ne pas se laisser déborder par la technologie, sans la rejeter mais en jetant un regard critique sur son usage est au cœur de l’œuvre que le groupe se construit depuis quelques années, à force de compositions épiques et subjuguantes.

Peut-être qu’un jour BRUIT ≤ passera à la postérité et qu’un essai viendra célébrer le foisonnant The Age Of Ephemerality. C’est que plus qu’une chronique, ce sont des pages et des pages qui seraient nécessaires pour explorer avec minutie ce que le groupe a voulu produire ici. Au-delà des montées électriques et tempétueuses, au-delà des cordes qui virevoltent puis se tendent, au-delà des drones et des chœurs grégoriens enregistrés comme il se doit dans le chœur de l’église, la musique de BRUIT ≤ est avant tout marquée par une énergie et une dynamique de son époustouflante. Chaque note est pesée, chaque idée mise au débat pour parvenir à cette cohérence de groupe et si certains éléments prennent parfois le dessus (le jeu de batterie, les guitares), c’est pour mieux se taire ensuite et laisser les atmosphères plus ambient se développer sans contrainte. La musique des toulousains vit et se vit et puisqu’il serait vain dans ce cadre de tenter de décrire ces morceaux d’une incroyable richesse, retenons donc 5 temps forts, parmi les dizaines d’autres qui jalonnent les 41 minutes de The Age Of Ephemerality.

Quand quelques notes acoustiques émergent alors que l’entrée en matière sur Ephemeral nous avait plongé dans un grand bain de noise et de fureur, véritable symphonie de larsen ; la première repousse verte d’une forêt ravagée par l’incendie.

Quand on ne s’est toujours pas remis de la virtuosité du drum’n’bass humain de l’incroyable Data que l’on évoquait pour la première fois voilà quelques mois.

Quand, sur Progress / Regress, on se laisse porter comme un bout de bois jeté dans le torrent par les vagues de guitares qui ondulent élégamment, se jouant des rochers qui affleurent pour tracer une route la plus directe possible.

Quand encore, alors qu’un duo violon/violoncelle vient planter le décor de Techno-Slavery / Vandalism, quelques notes électroniques viennent propulser le double morceau dans une abyssale profondeur mélancolique.

Quand, enfin, l’introduction tout en cuivres de The Intoxication Of Power, morceau de treize minutes pourtant véritablement passionnantes de bout en bout, est l’une des plus belles choses que nous aurons entendues cette année, menée par un cor de toute beauté.

Expérience sensorielle unique, faite de haut et de bas, de graves dantesques et d’aigus stridents, de plume et de plombs, les cinq pièces de The Age Of Ephemerality vous accrochent sans détour et viennent bouleverser tous les idéaux de dépouillement et d’immédiateté. Oui, BRUIT ≤ est une machine à empiler les couches, les émotions, les sentiments mais pas seulement. La force du groupe, et de ce second album en particulier, est bien de multiplier les approches, d’alterner les temps humbles de recueillement et ceux où, finalement, la colère se déverse en une énergie intense qui devient salvatrice, où l’interrogation sur le rapport à la technologie se transforme en doux anachronismes. Avec son apparente complexité, son évidente cérébralité, BRUIT ≤ façonne une musique finalement résolument à son image, humaine, volontiers contradictoire entre tous ses doutes et ses certitudes, un antidote plein d’espoir dans un monde qui n’est pas près, loin de là, d’en avoir fini de nous questionner et de nous inquiéter.

Tracklist
01. Ephemeral
02. Data
03. Progress / Regress
04. Techno-Slavery / Vandalism
05. The Intoxication Of Power
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