On a redécouvert depuis une petite dizaine d’années le travail inestimable de Stephan Eicher, artiste qu’on avait injustement négligé pendant la décennie précédente, et notamment avec son excellent Ode, sorti en 2022. Son nouveau disque, qu’il présente sur scène alors que se termine un audacieux Seul en Scène, chanté/parlé, qu’il a baladé un peu partout, est peut-être encore meilleur, soutenu par des textes d’une justesse poétique admirable signés pour la plupart de son compagnon de route, et parmi les meilleurs écrivains français, Philippe Djian, mais aussi du non moins chouette écrivain Suisse Martin Suter. Les textes de Poussière d’Or s’accordent à la perfection au projet engagé par l’artiste avec le producteur et musicien canadien Martin Gallop, autre artisan majeur du disque, de s’offrir et de nous offrir une respiration par rapport au tumulte et à l’agitation du monde.
Gallop a proposé cette alliance à Eicher en venant le voir chez lui… à vélo alors que le Suisse était en studio. Le Canadien vit en Allemagne depuis des années, et il est probable que ces deux là partageaient déjà avant de travailler ensemble une même philosophie du monde au ralenti. Stephan Eicher a validé le projet qui semble s’être noué à raison de quelques jours par mois d’enregistrement sur plusieurs mois entre Berlin et Paris, dans une relative simplicité. Le résultat est étonnant de modestie et de justesse. Il s’en dégage une sérénité contaminatrice qui correspond exactement aux intentions des deux hommes. Cela démarre dès l’entame avec ce morceau, Poussière d’Or, qui parle de poésie, d’environnement et d’espoir. C’est intelligent écrit et accompagné avec une délicatesse feutrée qui n’est pas dénuée de majesté (les cordes).
Poussière d’or dans le ciel bleu
Tombe en pluie devant nos yeux
L’espoir dans le matin bleu
Soudain vacille les chances
Comment sommes-nous venus là?
Qui nous a égaré là?
Nous n’avons fait qu’obéir
Nous n’avons pas su choisir
Poussière d’or dans le ciel bleu
Tombe en pluie devant nos yeux
Combien faudra-t-il de peine
Avant que la joie revienne?
Tout ira de mieux en mieux
Tout sera si merveilleux
Quel doux chant, quel joli rêve
Quel doux miel à nos lèvres
On se situe avec Eicher dans le haut du panier d’une pop “à la française”, soyeuse et très littéraire, écrite mais jamais balourde ou pesante, ce qui est le propre de l’écriture “américaine” d’un Djian. Les accompagnements sont au diapason, laissant souvent une place importante à la guitare acoustique. Celle-ci est environnée de percussions au balais, de quelques notes de ponctuation au piano, dans une forme d’écrin jazzy aussi délicat que précis. Ça module un peu sur Je Plains Celui et ça s’enflamme presque sur un Sauvage Continent qui, comparée aux autres chansons, est jouée à toute allure, mais on retire de l’écoute de cet album, le sentiment que le Suisse nous propose un voyage dans notre époque au ralenti et les yeux grands ouverts. A cette vitesse et avec cette volonté d’observer ce qu’il y a de meilleur autour de nous, le monde, la guerre, les avanies, prennent un tout autre tour. On s’en éloigne, on prend de la hauteur et on flotte soudain au-dessus de la mêlée comme si on avait gagné une base secrète ou les alpages. Les couleurs et les saveurs (le sucre, le miel) sont omniprésentes, nous offrant des décrochés rimbaldiens qui font écho à cette étrange (et magique) poussière d’or du titre. D’aucuns regretteront tout de même que tout ceci manque un peu d’énergie et de relief. Eicher semble se prélasser et s’étirer dans cette bulle musicale qui nous protège avec lui. Les nuances et les subtilités ne sont absentes des arrangements d’un Gallop qui amène, par la précision de ses traits musicaux, de ses thèmes soulignés, une belle variété à l’ensemble. On peut prendre pour exemple le somptueux Lumière, l’un des meilleurs titres du disque, qui se développe magnifiquement sur près de quatre minutes, dans une progression guitare vers cordes et vocale tout à fait remarquable. Toute la Place a des allures tubesques avec sa boîte à rythmes et ses accents de guitare flamenco, mis au service d’un texte tendre qui envisage la disparition (du domicile ou la mort) du chanteur. A une époque où Eicher était plus exposé qu’aujourd’hui, ce morceau aurait fait un tabac à n’en pas douter.
Gallop et Eicher réussissent à maintenir l’intérêt tout au long des douze plages en travaillant dans un cadre quasi minimaliste où les pièces ne sont jamais prolongées et étirées au delà de ce qui est raisonnable. Il y a une belle concision dans l’écriture, une recherche de simplicité et de s’organiser autour de deux ou trois images poétiques, sans vouloir faire “style” ou montrer qu’on est le meilleur. Un thème, un son, une chanson. C’est la règle d’or, une sorte de contrat d’économies qui accorde le fond et la forme. Entre Creux et Bosses parle des montagnes russes de la vie. Le propos n’est pas d’une immense originalité (il y a des hauts et des bas) mais il se dégage de nombre de chansons un sentiment d’humanisme, d’honnêteté, de simplicité qui nous met du côté des artistes. “Entre creux et bosses, je promène mon chien. Lui cherche un os, moi c’est mon chemin.” C’est le genre de punchlines poétiques qui nous cueillent ici dans toute leur vérité prosaïque. Le passage du temps, plus que l’amour, est le sujet d’un certain nombre de morceaux (Fontaine, Cheveux Blancs), mais on rend les armes face à la beauté lumineuse de l’unique texte en suisse allemand, Bliib No Chli, sorte de Ne Me Quitte Pas (le titre veut dire “reste un peu”) contemporain, soufflé à la trompette ou au glockenspiel et qui constitue l’un des sommets du disque.
Poussière d’Or est un petit disque inspirant, au pouvoir infiniment consolatoire, un disque majuscule, hautement poétique et qui fond sous la langue. C’est un disque qui met le monde en pause, qui fortifie et dont on activera l’écoute comme on se planquerait sous un bouclier, pour nous abriter de tout ce qui va mal et mettre les nôtres à couvert.
02. Je Plains Celui
03. Sauvage Continent
04. On Dit
05. Lumière
06. Fontaine
07. Toute La Place
08. Au Dessus des Blés
09. Entre Creux et Bosses
10. Cheveux Blancs
11. Bliib No Chli
12. Au Secours
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