On était un peu sceptique en feuilletant l’ouvrage de Bruno Juffin consacré au Walk On The Wild Side de Lou Reed sur sa capacité à nous apprendre quoi que ce soit et à dérouler un programme intéressant dans un format aussi peu propice à raconter des histoires. Car non content de se limiter aux 120 et quelques pages qui sont l’étalon habituel de cette collection consacrée aux singles “qui ont fait l’histoire”, Bruno Juffin a fait le choix audacieux de ne pas écrire de… livre mais de nous proposer un “simple” Abécédaire.
On s’apprêtait ainsi, d’un air suffisant, tout en feuilletant le Velvet Underground Day by Day de Richie Unterberger (on est snobs ou on ne l’est pas), à disserter sur les impératifs de production et de garnissage de catalogue chez les éditeurs à l’approche des fêtes, à maudire la sur-production qui amène à publier des livres qui n’apprennent rien à personne et surtout pas à ceux qui les achètent quand notre regard s’est posé sur la lettre F. Fanclub donne lieu à un développement pour initiés sur Richard et Lisa Robinson (on vous laisse chercher de qui il s’agit), instantané de vie new-yorkaise précieux et intime. Fantôme. Entrée 2. Lou Reed est le Legendary Phantom. On aimait déjà le Legendary Stardust Cowboy, mais c’est très bien ainsi en passant par l’Opéra. Entrée 3, coup de grâce : Herbie Flowers et le début de Walk On The Wild Side. C’était bien suffisant pour reconnaître qu’on s’était trompés et en beauté. A côté d’entrées assez convenues et attendues (Glam, Paul Morrissey, etc) qui donnent lieu ou à de subtils développements anecdotiques ou à l’expression de souvenirs plus personnels, Juffin surprend à la fois par son érudition et la qualité de sa plume. On s’amuse (“Scooter” parle de pub et de Lou Reed motard par exemple), on jalouse (Olympia, 28 bd des Capucines, quelque part en 1973), et on s’étonne au final de parcourir l’ouvrage avec un plaisir infini.
Le livre se lit dans la continuité ou, plutôt, en picorant au hasard, dessinant une histoire assez complète de ce moment précis où Lou Reed s’invente en chanteur populaire et négocie sa sortie du Velvet Underground. Ce Walk On The Wild Side est presque une manière pour lui de regarder (déjà) dans le rétroviseur avant de foncer tout droit vers un autre chose et un autre personnage qui ne durera que quelques années. L’abécédaire ouvre quelques fenêtres sur le passé du chanteur (Candy Darling, les créatures de la rue, Warhol, etc) et quelques portes sur un avenir qu’on connaît fait de triomphes assez peu nombreux, de combats contre son propre statut et d’écarts ou de plongées expérimentales. Lou Reed est l’homme qui n’est jamais tout à fait à sa place. Juffin laisse pointer, derrière quelques entrées, le sale type qu’il était prétendument. Dans le portrait fragmenté qu’il propose à travers ce livre, le mystère d’une vie et d’une œuvre en miettes, écartelée mais sombrement inspirée est presque tout ce qu’on retient.
On n’est pas loin de penser (tout de même) qu’un développement plus classique, linéaire et construit autour de Walk on The Wild Side, avec des détails, des paragraphes de plus de dix lignes et quelques réflexions savantes, aurait été au moins aussi intéressant, mais la vision de Juffin via l’abécédaire n’est clairement pas sans pertinence et surtout pas sans talent. C’est un livre léger mais profond, érudit et plus complet qu’il n’en a l’air. Il nous avait fait plus ou moins ce coup là la dernière fois avec son livre sur les New York Dolls, comme quoi peu de mots bien placés peuvent sonner plus pop que pop.
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