Antoine Philias / Stéréo
[Éditions des Équateurs]

7.5 Note de l'auteur
7.5

Antoine Philias - Stéréo (Éditions des Équateurs)Une drôle d’idée mais un résultat plutôt réussi et qui mériterait une déclinaison systématique dans une sous-collection dérivée d’Harlequin ! Drame de la vie urbaine autour de la musique d’Interpol. Portrait de la vie d’un jeune homme fan de Beck aux prises avec la métaphysique. Bromance homosexuelle autour de l’œuvre des Pet Shop Boys…. et on en passe.

En prenant comme arrière/premier-plan marqué à sa romance la musique de Pavement, Antoine Philias, jeune écrivain de trente ans dont c’est le premier roman, prenait un risque calculé. Ce choix est à la fois tendance (Pavement est un groupe très côté), source de richesse (l’œuvre de Malkmus et sa bande est clairement l’une des plus intelligentes, intenses et brillantes de la décennie 90s), tout en étant un peu pointu (Pavement n’est pas Nirvana) pour fédérer un large public. Il faut avouer qu’être  fan du groupe et connaître sa discographie n’est pas un petit atout pour que le roman délivre toute sa puissance émotionnelle et nous touche. Mais Stéréo peut aussi se lire si on ne tient pas Pavement pour le grand groupe mésestimé de la dernière décennie du XXème siècle.

Le livre (de fiction donc) a pour « héros » deux jeunes personnes à l’aube de l’âge adulte, Nina et Arthur, qui se rencontrent en 1992, au sortir des Transmusicales de Rennes, édition où la programmation a présenté, entre autres, le groupe américain. De cette rencontre fondatrice (à la gare de Rennes), Philias tire un joli début de roman générationnel, romantique et bien ancré dans la réalité pop des années 90 où les amants (à distance) se contactent par téléphone (il n’y a pas d’internet encore) et sont confrontés à des problèmes de logistique et de complexité familiale, en même temps qu’ils révèlent leur sentiment et leur sexualité. Arthur a un profil ouvrier (il finira homme à tout faire dans le bâtiment, taiseux et industrieux sur l’Ile d’Ouessant) et Nina un profil plus bourgeois (elle rêve de travailler aux Inrocks ancienne formule). Le premier tiers du roman est consacré à cette idylle craquante et qui repose, en partie, sur leur goût partagé pour la musique rock et de Pavement en particulier. Le couple se retrouve à Paris puis se distend, ce qui permet à Philias d’ouvrir deux fils narratifs qui se prolongeront ensuite de manière parallèle : le premier suivra la vie du jeune homme depuis son service militaire jusqu’à l’âge de raison, le second la jeune femme qui, après la rupture, aura peine à entrer dans sa vie d’adulte et à se recomposer.

Le roman qui se déroule de manière chronologique est rythmé de manière subtile par la sortie régulière des albums de Pavement et s’accompagne ainsi d’échanges autour de la réception des disques de Malkmus et sa bande, lesquels suivent la pente descendante (jusqu’à Terror Twilight) du couple et de sa destinée jusqu’à la reformation tardive au Zénith (où le récit va chercher une belle conclusion). Philias réussit sans trop se forcer à nouer avec un certain talent et une belle harmonie le commentaire de l’oeuvre, les chansons du groupe et les événements qui émaillent le roman. Les correspondances sont parfois artificielles mais l’ensemble est plus que sympathique et apporte une fraîcheur et une originalité bienvenues à une histoire qui, sans ça, serait évidemment plus convenue. Le roman est construit autour d’échanges épistolaires, puis de mails, qui accompagnent sa structure chorale de plus en plus complexe au fil du livre. Les amours bisexuelles et frustrantes d’Arthur viennent brouiller les cartes et casser la routine romanesque qui aurait pu se limiter à une relation hétéro. Ce n’est pas la partie qui nous fait le plus rêver mais on se confronte ici à une perturbation habile et bien menée. Nina n’a pas la même épaisseur et perd un peu de son attrait au fil des pages. Son personnage est abîmé par le sort et se perd dans des relations multiples en même temps qu’elle abandonne ses rêves de jeune fille.

Le roman d’Antoine Philias fait écho aux travaux pop d’Assayas mais aussi, et en plus crédible et finalement plus authentique, au Louise va encore sortir ce soir de François Gorin. Les personnages sont (plus) justes et l’approche assez vivifiante ce qui peut contrebalancer, par ailleurs, parfois le léger manque de poésie et de fantaisie de l’écriture. Le final est particulièrement bien négocié et permet, lorsque les chemins de Nina et Arthur, se croisent à nouveau d’offrir un dernier moment de grâce qui rehausse l’intérêt du livre. Les quadras, qui ont commencé à aimer et à vivre dans les années 90, y trouveront plus que leur compte. C’est un monde qu’on revisite, une énergie aussi faite de chocs musicaux, de concerts, de frôlements de chair et de toile. Philias réussit son pari de suivre pas à pas la façon dont les rêves se construisent, se dérobent, s’effondrent et puis sont remplacés par d’autres songes, des compromis, des illusions ou des pis-aller. Stéréo parle du bonheur et de son impossibilité, de la manière dont on le poursuit, dont on l’approche parfois avant (trop souvent) d’y renoncer. Philias aurait pu aller chercher plus loin qu’il ne l’a fait encore, le mouvement général de son livre dans l’oeuvre de Pavement qui est faite de cet appel d’air et de cette envie d’aller voir au large (dans sa première phase) puis de la relative réception face au monde et au tour qu’il prend (par la suite). L’entame bien connue de Here,

I was dressed for success
But success it never comes
And i’m the only one who laughs
At your jokes when they are so bad
And your jokes are always bad
But they’re not as bad as this

offre finalement un beau résumé et un splendide effet miroir du livre entier. Stéréo est une belle entrée en littérature pour son auteur et un joli livre, mineur, anecdotique mais charmant et juste comme la jeunesse. On en redemande.

Le roman aux Editions des Equateurs

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