Folie Cure : pourquoi un tel retour de flamme ?

The Cure Rock en Seine 2019The Cure par-ci, The Cure par-là, « concert extraordinaire », « unique », « un groupe qui joue divinement », « un concert beau à en pleurer », le « plus beau jour de ma vie », « si je devais noter le concert de 1 à 10, je lui donnerais 15 ». A lire les commentaires récents des spectateurs et commentateurs qui ont suivi The Cure ces derniers jours et ces dernières semaines, on se croirait revenu en 1985, à cette époque où, fort de leur sixième album, The Head On The Door, sorti au cœur de l’été et lancé par l’imparable In Between Days, les Cure emportaient tout sur leur passage et déclenchaient un véritable phénomène de société, engendrant dans tous les collèges du pays une épidémie de coupes pétards, de gothique vestimentaire et de maniérisme baudelairien. Le mouvement se prolongerait presque dix ans durant, entre le retour de pêche pop des Lovecats et la dream pop parfaite de Disintegration dont on a plus que parlé ces derniers jours, avant de retomber peu à peu après un dernier pic enregistré en 1992 avec Wish. La Maison Cure entrait alors en sommeil, voire en pénitence, ne vibrant plus que par intermittence, et entre soi, au fil des nouveaux albums (décevants, moyens ou oubliables) et des mégatournées de passage.

Qu’est-ce qui fait aujourd’hui qu’on en reparle autant alors que, pour dire la vérité, le projet est sur le papier à peu près aussi exaltant qu’un nouvel album de U2 ou une énième tournée crépusculaire des Rolling Stones ? Qu’est-ce qui fait qu’on s’extasie devant les prestations de Robert Smith et des siens alors que le groupe n’a (presque) jamais joué de manière aussi ennuyeuse ? Les setlists sont si longues qu’elles épuisent les fans les plus endurants. Les sautes de ton (joie, triste, joie, triste) sont tels que toute tentative d’éprouver une émotion un brin durable et profonde est rigoureusement impossible en dehors d’une pure expression de nostalgie extatique. Est-ce que vous avez déjà essayé d’entrer dans Play For Today tandis que 5000 personnes le reprennent façon choeur de boyscouts en cherchant un briquet dans leur poche ?

Le groupe, en engageant Reeves Gabrels, a recruté le guitariste de rock classique le plus doué et le plus chiant de sa génération, anéantissant toute spontanéité et toute menace dans sa musique, déjà bien épatée et pesante depuis le pénible BloodFlowers. Robert Smith danse moins bien qu’avant et, s’il a gardé sa voix intacte, n’est plus que l’ombre du bel homme qu’il fut ? Pourquoi est-ce que, malgré tout cela, tout le monde semble aimer Cure comme au premier jour ? La réponse en 5 points….

1. Robert Smith ne triche pas. Cette idée un peu conne du « type qui ne triche pas » ou qui a su « rester authentique » peut servir aussi en dehors des émissions de téléréalité et renvoyer au monde désuet des valeurs. C’est quelque chose dont on s’est rendus compte pour la première  fois en regardant Robert Smith chanter face caméra, pour la millième fois The Forest ou Just Like Heaven sur le triple DVD Trilogy, capté à Berlin lors d’une série de concerts donnés en 2002. Smith avait l’oeil mouillé, fixe. Il était concentré comme nul autre chanteur professionnel engagé dans la déclamation, normalement mécanique des tubes qui font désormais l’ordinaire de son set. Robert Smith y était et il y est toujours, suspendu à la falaise de Just Like Heaven avec le même sentiment de danger et le même esprit romantique que lorsqu’il a écrit la chanson ou qu’il en a éprouvé l’émotion pour la première fois. Robert Smith voyage au coeur de ses morceaux et remonte le temps sur chaque interprétation. Cela se sent et les spectateurs ne s’y trompent pas. Il doit bien y avoir un fond de technique quelque part, de pose mais la justesse du regard est paradoxalement visible même quand il y a 30 000 personnes en face de lui et exprime la plus grande et émouvante des sincérités. On s’extasie souvent sur la durée des concerts de The Cure, groupe qui, comme d’autres (on pense à Springsteen, U2 même) en « donne aux spectateurs pour son argent », ce qui, en soi, est un des paramètres du respect du public mais évidemment pas le seul. La caractéristique distinctive de Cure et de Robert Smith en particulier, est de pouvoir mettre une intensité dans ses interprétations qui ne fléchit pas et ne sent à aucun moment le chiqué ou la récitation. On peut trouver que la musique du groupe s’est épaissie, que le chanteur a vieilli mais impossible de questionner son engagement ou de saisir un seul instinct où il aurait « chanté par dessus la jambe » en ne respectant pas la chanson qu’il avait écrite parfois à 40 ans de distance. Avec l’oeuvre qu’il a, passer d’une interprétation touchante de In Your House à une vrai version enjouée et crédible de Friday I’m In Love est une performance qui n’est pas donnée à tout le monde. Smith réalise ce genre de prouesses chaque soir ce qui en fait probablement l’un des plus grands interprètes de sa génération.

2. La concurrence est faible. La vague Cure qui court depuis le début de l’été 2019 aussi sûrement et déterminée qu’une canicule est d’autant plus forte et soutenue qu’elle déferle dans un univers festivalier où les têtes d’affiche sont faiblardes ou entre deux eaux. Les Rolling Stones tardent à se relancer. Johnny Hallyday est beaucoup moins performant depuis sa mort. U2 se concentre sur sa tournée d’automne en Australie et au Japon, tandis que Muse est en fin de cycle (album et anniversaire des 25 ans) et que Coldplay prépare tranquillement son retour. Depeche Mode, dans le genre des groupes tête d’affiche à forte longévité, n’a rien à proposer, ce qui laisse le champ libre à The Cure, comme l’unique grand groupe international, fédérateur, susceptible de faire parler du rock à guitares. Ce n’est pas rien. Les groupes nés à la fin des années 70 et ayant acquis, à coups de tubes et de prestations fiables, un tel rayonnement international ne sont pas légion et tiennent désormais sur les doigts d’une seule main. The Cure (comme Indochine à l’échelle française) évolue de surcroît dans un registre transgénérationnel surfant sur l’internationale gothique, une famille esthétique immortelle qui se transmet d’ados en ados, au fil des siècles, à coup de fascination pour le suicide, la poésie, l’imagerie morbide, aussi sûrement que la grippe par simple contact avec le virus. Ajoutez cette pincée d’authenticité et d’originalité graphique (le look indémodable même si dans une déclinaison dégradée et cramée à coups de tatouages pour Gallup, de bourrelets et de cheveux blancs pour Smith) et vous obtenez une formule magique capable d’occuper le désert musical et médiatique, mais aussi l’été communautaire des fans et surfans de réseau social, plus sûrement qu’une colonne de chars au milieu des sables d’Arabie. Et si Cure devenait véritablement le dernier des grands groupes à guitares ? Le dernier des groupes anglais à avoir connu le punk et à avoir refusé les compromissions ? Faute de rivaux, et sans que cela dise quoi que ce soit de leur postérité sublime, Cure règne seul.

3. La génération Cure est en train de mourir. C’est triste à dire mais les derniers feux de The Cure correspondent probablement au dernier sursaut de la génération qui les a vus naître et prospérer. Ceux qui les ont accueillis au milieu des années 80 ont aujourd’hui une quarantaine d’années bien entamée, voire un peu plus pour certains. Ils n’ont pas si souvent que ça l’occasion de se souvenir des adolescents qu’ils ont été et n’écoutent, pour un certain nombre, plus la musique de la même manière. La nouvelle Curemania ne repose pas tellement sur le passage de relais avec la jeune génération, même si les reportages de ces dernières semaines ont mis en présence des vieux fans et leurs enfants… assistant pour la première fois à un concert « forcément mémorable » du groupe qui a rythmé la jeunesse de leurs parents. C’est un désastre. La plupart des spectateurs qui ont assisté au Festival Rock en Seine ne se croyaient pas sur l’esplanade de Saint Cloud mais avaient le sentiment de danser Boys Dont Cry dans un satané garage de province ou de rejouer des scènes tirées de leur première boum ou de vieux goûters d’anniversaire des années 80. Cela fait bien longtemps que ceux qui ont vu Cure entre 1977 et 1983 ne sont plus là. Ces types détestaient déjà Disintegration à l’époque et n’auront sans doute pas pardonné au groupe de ne pas ouvrir leur set de vendredi dernier avec une version électrisante de Shake Dog Shake. A l’époque, Cure était encore un groupe punk, un groupe (en trio surtout) qui jouait sec et concis. Depuis les années 90, le Cure dominant est un Cure atmosphérique et à guitares, taillé pour le marché américain, qui a abandonné ses racines. Et c’est ce groupe là qu’on célèbre chez les quadras, le Cure pop et sautillant de Close To Me, le Cure enfantin et aussi régressivement gothique qu’un bon Tim Burton sur Lullaby, ou encore celui qui « explose en bouche » sur le barbant Fascination Street. La génération Cure est fatiguée et a retrouvé le chemin nostalgique du Cure crépusculaire des débuts. Les anciennes chansons repoussent aujourd’hui la mort comme elle permettait jadis de la taquiner ou de jouer avec. Siamese Twins est la chanson la plus flippante et la plus belle du monde à cette échelle. Elle ouvre, lorsqu’elle est jouée en concert, des abîmes métaphysiques qui répondent au visage désolé et bouffi de Smith comme s’il leur disait à tous que le temps est bientôt venu pour eux de se baigner là où il traversait à pied il y a quarante ans. Cure rappelle au monde que la fin est proche et qu’elle ne sera pas forcément heureuse. The Fire is almost out, sur scène et au-delà.

4. Cure est un grand groupe transgenre et on ne dit pas cela parce que Porl est devenue Pearl, il y a de cela quelques années maintenant. Cure incarne à lui seul la possibilité d’un rock réellement transcourant qui synthétise la quasi intégralité des genres dérivés du rock depuis les années 70. Là encore, à l’exception de U2 qui officie dans un spectre plus limité (rien de gothique, peu de punk), Cure a tout connu et propose encore aujourd’hui un répertoire qui couvre une palette d’expression infiniment large et variée. Si l’on excepte la musique électronique (et peut-être le blues rock), qui agit comme un repoussoir chez les fans du groupe (on met de côté les expériences Mixed Up/Torn Down  qui continuent de diviser), Cure est le seul grand groupe international à pouvoir proposer une musique légitime dans des teintes aussi multiples que le punk, le rock atmosphérique, le rock gothique, la new wave, la synth pop (à un degré moindre), la pop tout court, le shoegaze (on ne rappellera pas l’influence du groupe sur Ride et consorts), le rock progressif (Mogwai), le simili jazz et même le drone (électrique) ou l’instrumental. La fanbase du groupe reflète elle-même cette diversité puisqu’on pourra y trouver des amateurs de pop FM, des hardos, des New Romantics (si tant est que ça existe encore) et une déclinaison complète de l’immense famille gothique qui intègre elle-même des veines très différentes allant de Marylin Manson à Nine Inch Nails en passant par les anciens fans de Placebo et les déclinaisons surimi à la Indochine. Cette diversité que le groupe, à la différence d’autres groupes qui renient leurs précédentes époques au fil de leur évolution musicale, célèbre à travers ses setlists à rallonge est une marque de fabrique qui admet pour unique fil rouge le génie indivisible et synthétique de Smith. D’où qu’on se place, il y a toujours une chanson de Cure qui ravira votre mère ou votre grand-mère, votre fille ou votre cousine comme elle vous ravira vous-même.

5. Cure est à rebours de l’époque, amnésique, sans histoire, apolitique et donc résolument moderne. Un des changements majeurs intervenus autour de The Cure ces dernières décennies est cette idée selon laquelle le groupe serait désormais un groupe patrimonial et techniquement « sans histoires ». Le groupe est ponctuel, assure ses rendez-vous et le fait avec générosité. On ignore à peu près tout de la vie de ses membres, si ce n’est que Robert Smith semble, comme un bon footballeur, toujours amoureux et en couple avec son amour de jeunesse. Pour le reste, il faudra repasser. Communication purement marketing, de disques en disques, d’événements en événements, coffret, concert, nouvel album « forcément meilleur que le précédent et qui revient aux sons des origines« , le discours Cure est un discours dont ont été vidés, pour l’époque, toute aspérité et surtout tout « danger » qui faisaient pourtant le charme et le succès du groupe à son zénith. Car Cure, s’il ne l’est plus, a été un groupe scandaleux : par sa tenue, par sa musique, par son maquillage et son excentricité, par sa noirceur, parce que c’était un groupe d’alcooliques et de drogués qui est passé plusieurs fois au bord de la catastrophe.

Etrangement, l’un des paramètres qui assure aujourd’hui la modernité du groupe est son absence d’aspérité. Au contraire d’autres artistes (on ne citera que Morrissey pour l’exemple), Cure a traversé les âges dans une posture punk de discrétion et de mépris des mondanités. Jamais une photo, jamais une remarque sur l’actualité, jamais un engagement (ou alors discret). Robert Smith ne parle pas et est politiquement neutre. Est-ce que la chose ne l’intéresse pas ? Ou est-ce qu’il n’a pas d’avis ? A titre personnel, on ne sait plus grand chose de sa vie et on se contente, comme on reçoit la communication professionnelle d’un groupe de foot, d’enregistrer que « le groupe vit bien » ou d’apprendre que tel ou tel disque a été composé dans un contexte de dépression ou de désespoir qu’on n’apprend souvent qu’à dix ou quinze années de distance. Il y a donc un paradoxe à succès à l’oeuvre ici qui veut que Cure profite à la fois de l’abstention et du secret qui découle de son éthique punk (ne pas devenir des stars en dehors du groupe, dire peu) et d’une forme de révisionnisme historique qui tend à en faire un groupe dinosaure « hors du temps » et dont l’histoire sombre a été oubliée depuis longtemps. Les Cure sont passés dans la même lessiveuse que les Rolling Stones ou que l’argent de la drogue mais n’ont même plus besoin de s’entourer d’un récit des origines pour montrer qu’ils ont été turbulents ! Ils sont là, vêtus de sombre et par principe, autorisés à s’exprimer sur leur fond de commerce poétique : l’amour éternel et la mélancolie, rien d’autre. Les limites naturelles du groupe (ils n’ont jamais parlé comme d’autres de la société, des rapports de classe, des genres) deviennent aujourd’hui une qualité essentielle : ne déplaire à personne, ni aux femmes, ni aux gays, ni aux noirs, ni à n’importe quel sous-groupe existant, passé ou à venir.

Cure est plus œcuménique que Macron, le Père Noël ou même Gandhi. La seule chanson qu’ils ne chantent plus guère (l’unique exception étant le concert d’Hyde Park l’an dernier) est aussi la seule concession qu’ils ont jamais faite à l’air du temps. C’est peut-être ce Cure là, existentialiste, radical et suicidaire, littéraire et bravache, qu’on n’entend plus assez et qu’on regrette un peu.

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