Dale Cooper Quartet and The Dictaphones / Ramsès Redoute
[Music From The Masses / [PIAS]]

8.7
8.7

Dale Cooper Quartet and The Dictaphones - Ramsès RedouteNul n’est prophète en son pays. Oui. Et non. Non de toute évidence car rares sont celles et ceux qui ont pu voir, ici, en d’autres temps plus heureux, le Dale Cooper Quartet & The Dictaphones jouer sur une scène française. Pensionnaires du label allemand Denovali le temps de 3 albums, 4 avec la réédition du premier paru en 2006 sur Diesel Combustible Recordings, grand frère de Music From The Masses, le groupe a plus souvent écumé les routes de l’est de l’Europe, des Pays-Bas aux Pouilles, de l’Allemagne aux fin fond des steppes russes en passant par la Transylvanie que celles de l’hexagone, à l’exception notable de la Bretagne d’origine des brestois qui du coup, oui, sont quand même un peu prophètes en leur pays. Mieux, ce concert de 2017 en première partie de l’excellent Bed était un véritable retour aux sources qui voyait le DCQ revenir sur son lieu de naissance quasi improvisée, le temps d’une Dynamo en 2002, les soirées de l’association Penn Ar Jazz. Ce lieu, pas n’importe lequel, n’est autre que la mythique salle de La Redoute qui donne son nom à ce Ramsès Redoute, sise au sous-sol du non moins mythique hôtel Le Vauban, à Brest. Attention : « ce soir, concert bruyant ».

Si au cours de ses pérégrinations, le Dale Cooper Quartet a joué dans des lieux tous plus étranges et atypiques les uns que les autres, il n’y sans doute que cette salle de La Redoute, véritablement chargée d’histoire, qui puisse rappeler les ambiances dignes du Roadhouse de Twin Peaks ou du Club Silencio de Mullholland Drive. C’est qu’il n’aura bien évidemment échappé à personne que le groupe s’inspire fortement des atmosphères lynchiennes et plus encore de celles d’Angelo Badalamenti pour bâtir son univers qui doit autant au darkjazz qu’au (post) rock ambiant et climatique. La musique du groupe se nourrit des évolutions respectives de ses membres, vieilles connaissances de la scène locale. Si Yannick Martin et Christophe Mevel ont très tôt joué ensemble, leurs routes se sont séparées pour développer des projets plus personnels à la fin des années 1990 (Osaka avec Sébastien Roué pour le premier, Tank pour le second) avant de vite se retrouver autour du collectif space dubisant Color Und Climax et de rencontrer Gaël Loison issu lui d’un univers électro plus sombre (Troisième Fondation en particulier, Maman Küsters plus récemment). Un quartet qui serait donc en fait plutôt un trio guitares/électronique et en vérité le plus souvent un septet au gré des apparitions sur disques ou comme ici au fil des concerts du saxo tenor de Kristian Sarrau et des voix particulièrement adaptées aux atmosphères développées par le groupe, celle chaude et crooneuse de Ronan McErlaine, celle envoutante et mystérieuse de Zalie Bellacicco ou celle douce et lumineuse de Gaëlle Kerrien, habituée des apparitions avec un autre finistérien, Yann Tiersen.

L’atmosphère est plantée : elle sera sombre et carmin. Jazz, elle l’est aussi, mais au même titre que les néerlandais du Kilimanjaro Darkjazz Ensemble ou des allemands de Bohren Und Der Club Of Gore, il s’agit bien d’un jazz expérimental, ambiant, épuré, sombre ; un esprit plus qu’un cliché. Ici, les guitares Jazzmaster ne renvoient pas aux arpèges alambiqués des virtuoses du genre mais plus aux détournements drone et noisy que l’on retrouverait chez Flying Saucer Attack par exemple. Triturées, passées aux filtres d’effets multiples, caressées à l’archet ou tout en vibrato, elles créent le substrat sonique de ces morceaux envoutants sur lequel se posent alors le saxophone, central, langoureusement free et quelques éléments de batterie, un charlest léthargique ou une caisse claire brossée et lancinante et parfois une contrebasse pesant de tout son poids sur une ambiance déjà pas bien légère (Une Cellier). L’album se déroule d’une traite, comme le concert. Le public, silencieux, comme recueilli, attendra la fin pour applaudir et ne pas perturber cette linéarité qui s’instaure et ne suggère aucune interruption. Les variations sont subtiles. Quand arrivent les voix, celle de Ronan MacErlaine notamment, c’est comme si l’on se trouvait en présence du pendant sombre du lumineux Sometime Later d’Alpha où les drones auraient remplacé les cordes célestes et les orgues aériens (Eux Exquis Acrostole). Lorsqu’il incombe à Gaëlle Kerrien de suppléer Alicia Merz (Birds Of Passage), auteure et interprète d’origine du magnifique Lampyre Bonne Chère, elle s’en acquitte avec maestria en apportant énormément de profondeur au morceau par sa voix ample qui envahit l’espace. Plus loin, avec le terrifique Brosme En Dos-Vert et ses presque 13 minutes, on est comme embarqué de force dans une intense virée nocturne au cœur d’une forêt dense de l’état de Washington, peuplée de créatures étranges alors qu’au loin résonnent des cris aussi terrifiants que les guitares qui les emportent au fond d’un wagon abandonné. Bob et les frères Renault n’ont jamais été aussi proches ; Julee Cruise n’est pas bien loin non plus.

Avec Ramsès Redoute, le Dale Cooper Quartet livre mine de rien l’un des albums live les plus excitants de ces dernières années. Non seulement il dresse un inventaire sélectif et plutôt pertinent de ses quatre albums, mais il montre aussi à quel point la formule live est l’essence même du groupe, à cet égard complètement jazz. Alors qu’une nouvelle tournée russe devrait avoir lieu en février 2021, c’est fort d’une quarantaine de dates qui lui ont ouvert tant de portes mystérieuses hors de nos contrées que le groupe se livre avec une belle intensité devant son public brestois, dans un lieu si spécial et cher à ses yeux. Une présence scénique à la fois assez rare pour susciter de la curiosité et de l’envie mais également suffisamment dense pour acquérir une vraie maitrise des intentions. L’immersion au cœur d’un concert du Dale Cooper Quartet est une expérience intime et profonde, qui bouleverse les sens et réclame de l’attention. Exactement comme un film de David Lynch.

Tracklist
01. Mia Outarde Bondon
02. Pemp Ajour Imposte
03. Lui Hall
04. Une Cellier
05. Son Mansarde Ronselin
06. Mange Tanche
07. Il Bamboche Empereurs
08. Lampyre Bonne Chere
09. Eux Exquis Acrostole
10. Ocho Accenteur
11. Brosme En Dos-Vert
12. Celadon Bafre
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