Future Islands / As Long As You Are
[4AD]

7.8 Note de l'auteur
7.8

Future Islands - As Long As You AreOn peut faire la fine bouche/oreille et considérer que depuis deux ou trois albums, Future Islands fait un surplace qui devient lassant et mécanique ou au contraire continuer de s’enthousiasmer pour un groupe qui, de disque en disque, trace sa voie (étroite) entre sentimentalisme grandiloquent et synth pop hallucinée. Depuis leurs débuts, on a choisi notre camp : ce sera avec Samuel Herring et sa bande, plutôt que dans le dédain et  la prise de distance.

Le nouveau disque As Long As You Are propose une  version plus vivace et solennelle du groupe qui se présentait quelque peu essoré et à bout de souffle sur The Far Field, son précédent album. Cela ne veut pas dire qu’on a retrouvé la vigueur des débuts mais que Future Islands s’est installé dans sa posture d’outsider permanent et a décidé d’y chanter sa peine, bien installé et les doigts en éventail. Le disque démarre ainsi par un GLADA en forme d’interrogation métaphysique et mélancolique de bord de mer. C’est un beau point de départ pour un album de Future Islands car l’image revient invariablement d’album en album : le chanteur qui contemple la mer, les oiseaux du large qui dansent autour de lui et la tristesse qui étreint et active le gémissement du baryton. GLADA est grandiloquent et ralenti. Ce n’est pas à proprement parler un bon morceau mais Future Islands s’y présente vraiment tel qu’il est, comme s’il souhaitait décourager le public d’attendre plus d’eux que ce qu’ils peuvent donner.

Nous sommes venus pour danser et pleurer à la fois. For Sure est là pour ça avec son entrée en matière piquée chez New Order et ses envolées monumentales. La basse de William Cashion, qu’on avait aimé sur son premier album solo, est à l’oeuvre tandis qu’Herring fait ce qu’il sait faire, accueillir ceux qui veulent entrer en leur tapant dans le dos et en souriant. “I will never keep you from an open door, I know, you know.” La musique de Future Islands est une musique bienveillante et pleine de fraternité. On peut trouver cela un peu juste et pas assez complexe pour faire carrière mais c’est bien sur cette sympathie permanente, reproduite note après note, que la connexion s’établit. ALAYA est un album chaleureux  et profondément humain à défaut d’être supérieurement inspiré. Born In A War philosophe dans le vide autour de la notion de masculinité. Est-ce que les gros bras peuvent pleurer ? Doit-on avoir peur d’un gars balèze qui souffre ? Herring, même s’il s’est physiquement métamorphosé, ne deviendra jamais un crooner séduisant, un apollon des supérettes. Au mieux, il sera Joe Cocker, ce genre de gars rugueux au coeur d’artichaut, un séducteur fracassé et dont les femmes caressent les fêlures. C’est ce personnage qui semble l’habiter progressivement et qui nous offre désormais les plus belles pièces chez Future Islands.

I Knew You en fait partie. Il y a une amplitude dans le mouvement qui envoûte. Le synthé est parfait. La basse ramène le morceau un brin psychédélique dans un champ cold wave désolé. Herring tourne autour de l’accompagnement comme s’il allait perdre la boule puis se raccroche aux branches. Le final est splendide : “I knew you/ I knew you as you were, not as you are/ You knew me too/ but it’s not the same – not the way/ not the way you used to.” C’est cette sensation de temps écoulé qui est la clé du travail du trio. La gestuelle de Herring est souvent à l’avenant, main tendue loin en avant pour saisir l’instant qui s’échappe comme le sable. Future Islands poursuit un âge d’or fantasmé et qui n’a jamais existé, un amour d’adolescence, une figure féminine enfouie à jamais. C’est ce visage évadé qui est le moteur du groupe et que Herring va débusquer titre après titre. Sur City’s Face, le fantôme contamine la ville entière et s’accroche aux murs pleins. C’est parfois un peu démonstratif et balourd mais on aime quand la quête se change en course folle, quand l’espoir renaît et que les papillons volent.

Future Islands est un groupe immense lorsqu’il s’enflamme, lorsqu’il reprend goût à la vie. Waking est un grand morceau, un titre qui vous met la patate pour les trois prochains siècles. Il faut vivre pour soi, pour l’autre et s’éveiller au monde. La chanson agit comme un cours de développement personnel, magnifique et brillant. Il n’y a pas grand chose de plus que ça : s’éveiller et ouvrir les yeux. Peu importe si ça tourne un peu en rond, le message est passé. Le groupe redevient une tête chercheuse pour The Painter, l’une des grandes chansons du disque. Après une première moitié consacrée à la plainte et à la déploration, Future Islands revient à sa recherche d’identité fondamentale. Qui sommes-nous et pour quoi faire ?

C’est la grande question. Le monde est vaste et nous sommes tout petit. On voyage (The Painter), on aime sans fin (Plastic Beach, superbe chanson d’amour), on s’épuise et on pleure (Moonlight et son “it’s only rain” emprunté à The Cure). Future Islands devient une pulsation de vie, une onde d’énergie, plus qu’un groupe de musique. La basse est seule au monde et le clavier hante des territoires désolés. ALAYA est un disque sans boussole ni trompette. C’est un disque qui hésite beaucoup et qui ressasse les mêmes thèmes : la peur de l’abandon, la chaleur d’une étreinte. Le groupe essaie de retenir des souvenirs qui s’effilochent. Il en ressort une sensation de malaise, d’impuissance, d’abattement parfois qui peut lasser ou au contraire s’imposer comme une oeuvre de haute sensibilité. Thrill résume assez bien les qualités et les défauts de cette musique. C’est un tube effondré mais d’une justesse irradiante. “Personne ne va me relever/ je suis tombé par terre”, chante Herring. Selon qu’on aime ou pas voir un homme à terre, on trouvera cela ennuyeux à crever ou extrêmement émouvant.

Pour nous, Future Islands reste un trésor et l’un des plus beaux groupes à avoir émergé ces dix dernières années. Lorsque le trio se redresse sur le final, Hit The Coast, on sent le sang qui bouillonne dans les veines, la route qui s’ouvre et la vie qui s’étend devant nous comme un territoire vierge et infini. Ces gars là sont de vrais Américains, des cowboys au cœur tendre.  Ils prennent la mer et taillent la plaine en solitaire. Il n’y a rien de mieux que de se laisser porter ainsi, par la voix monstrueuse et le vague à l’âme. De beaux morceaux et des trucs qui marchent moins bien : la musique de Future Islands a le visage fragile de l’humanité  qui l’inspire.

Tracklist
01. GLADA
02. For Sure
03. Born in A War
04. I Knew You
05. City’s Face
06. Waking
07. The Painter
08. Plastic Beach
09. Moonlight
10. Thrill
11. Hit The Coast
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