Danny Elfman / Doctor Strange in The Multiverse of Madness
[Hollywood Records / Marvel Music]

7.2 Note de l'auteur
7.2

Danny Elfman - Doctor Strange in The Multiverse of MadnessCela faisait quelques années qu’on n’avait pas écouté avec plaisir une BO composée par Danny Elfman, même si on avait rendu compte,  l’an dernier, de son album solo Big Mess.

En 2017, son travail sur Justice League nous avait un peu rebuté et on n’avait pas été très attentif à son retour aux côtés de Tim Burton et de son Dumbo. A l’instar des travaux réalisés avec celui-ci et avec lesquels il a gagné ses galons de respectabilité, Elfman (69 ans aujourd’hui) revient sur Doctor Strange In The Multiverse of Madness vers deux points d’ancrage de sa carrière. Le premier est évidemment la composition de films de super-héros, genre qu’il a aidé à populariser depuis le Batman de Tim Burton (1989) jusqu’à l’Ere D’Ultron, en passant par Dick Tracy, Darkman ou évidemment Spider-Man. C’est avec ces deux derniers films que Elfman (on ajoutera la BO d’Evil Dead 3 entre les deux) a signé une sorte de compagnonnage gagnant avec Sam Raimi, réalisateur populaire… mais marginal, qu’il rejoint pour ce nouveau film de la franchise magicienne de Marvel. Elfman doit sa place ici à Raimi qui lui a confié la commande après avoir évincé Michael Giaccino (autre compositeur spécialisé dans les franchises Marvel) pourtant déjà reconduit après son travail sur le premier volet.

Peu importe après tout le pourquoi et le comment. Ce qu’on doit retenir de cette BO, c’est que Danny Elfman a signé une vraie belle musique classique, pleine d’éclats, de morceaux de bravoure et au contenu orchestral épique assez fabuleux. On ne dira pas tout à fait la même chose du film de Sam Raimi qui, même si beaucoup ont voulu y lire des traces de l’auteur et d’une indépendance passée, nous a beaucoup déçu. Les trouvailles graphiques sont réussies, l’image est jolie et les séquences rondement menées mais Raimi se heurte tout du long à la pauvreté d’un scénario qui, malgré sa complexité apparente, n’a à opposer au joli personnage du Dr Strange que le rêve bas de gamme de normalité de la Sorcière Rouge. Wanda est un personnage qu’on aime bien d’habitude mais qui par la force/faiblesse de son fantasme maternel (être réunie avec ses deux faux enfants pour jouer à la maman) n’a pas la puissance nécessaire pour soutenir tout l’édifice monté contre elle. Déchaîner le multivers et toute la puissance magique du monde pour ce genre de trucs devrait être interdit. Le film s’en ressent et donne l’impression d’être un décor et un asile surdimensionnés pour une intrigue et des enjeux à la guimauve. Ajoutez à cela que le ton est hésitant entre le sérieux intégral et une forme de légèreté cartoony qui faisait pourtant merveille dans les réalisations de Raimi jusqu’ici (avec Drag Me To Hell en guise de sommet absolu), et on ne sait plus au juste où l’on habite. Trop de couleurs distrait le spectateur disait l’autre. Cela reste vrai. Et puis, ce qu’on nous avait promis en terme de gore et d’horreur n’y est pas du tout.

Heureusement, Danny Elfman se fout de tout ça et nous fournit une bande son qui colle à l’image et la fait resplendir en même temps qu’elle souligne ses tours fantastiques et poétiques. Prenons A Cup of Tea au hasard, en plage 11. C’est la scène où Wanda révèle ses intentions en assommant Strange et America Chavez avec une tasse de thé empoisonnée. Voilà une pièce magnifiquement emballée en quatre minutes : éteinte et mystérieuse, ambient et complexe sur sa première moitié, puis qui vire au grand n’importe quoi quand il s’agit de faire monter la tension et d’amorcer le décollage. Il faut toute l’audace et le savoir-faire d’Elfman pour maintenir ce genre de séquence dans les canons du genre (les cordes, les cliquetis), tout en suggérant un ailleurs menaçant et narcotique. Avant cela, il y a eu à peu près tout, à savoir le registre du thème qui tabasse et conjugue l’héroïsme à tous les temps et selon toutes les cordes disponibles (magnifique ouverture), l’introduction cavalcade à la Prokofiev qui semble droit venue du XIXème bondissant (On The Run). Il y a eu les charmants ponts à la Beethoven qui relient les sommets d’exaltation et les crescendos à gros sabots qui tâchent un peu le col de cape (The Apple Orchard) quand le danger pointe son gros nez à l’horizon.

De tout cela, en bon maître de ses effets, Elfman s’acquitte avec une science qui ne faillit pas : les claviers sont utilisés à bon escient et en mode minimaliste quand il s’agit d’émouvoir (Are You Happy) et les flons-flons quand les gros bras débarquent (Gargantos). Qu’est-ce qui sépare ainsi une bonne BO super-héroïque d’une mauvaise ? Deux choses principalement : la qualité des emballements et des thèmes support, leur variété et leurs variations. Il n’y a rien de plus chiant qu’une BO monolithique et qui paraphrase son sujet. Elfman fait toujours un peu plus que le minimum syndical en s’y reprenant à deux fois pour défoncer la concurrence (Journey With Wong) et en donnant le sentiment de pratiquer une double accélération salutaire. La sophistication n’est pas toujours de mise : il s’agit toujours de donner l’assaut avec des cordes et des percussions. Mais l’intention est légèrement distordue et contrariée ce qui renvoie à l’idée d’une perversion du modèle en quelque chose d’un poil plus intéressant.

L’autre recette est de ne pas emmerder tout le monde dans les phases de transition. Pour cette fois, Elfman (c’est sa tactique n°1 depuis Edward aux Mains d’Argent) est d’envoyer les voix/choeurs pour humaniser ce qui l’est devenu si peu sur l’écran. Il y a un petit fond humain sous le joli Strange Statue et un usage joueur et talentueux des percussions sur The Decision Is Made.

Comme le film, la BO devient un peu plus amusante et intéressante quand on commence à s’emberlificoter les neurones dans le multivers. Au contraire des effets spéciaux, Elfman ne perd jamais le sens du réel et n’essaie pas de nous faire tourner bourrique. Il percute bien toutefois et sonne la charge en spirale sur le chouette Not A Monster avant d’ouvrir l’espace à notre conscience enfantine sur le délicat et onirique Stranger Things Will Happen. C’est sur cette pièce précise qu’il réussit quelque peu à nous émouvoir et à fendre l’armure, dans un ensemble qui est beaucoup trop solennel et balourd pour nous.

La BO manque singulièrement de légèreté et de thèmes primesautiers. On a bien The Book of Vishanti et un peu plus loin Stranger talk mais on ne peut pas dire que le compositeur fasse beaucoup chanceler le cadre. Les amateurs n’auront aucun mal à suivre l’inspiration de Beethoven dont le motif de la Vème Symphonie est emprunté pour l’excellent (et pour cause) Lethal Symphonies, tandis que Strange-Beethoven affronte son double Strange-Bach (Toccata et Fugue en Ré Mineur). Voici évidemment l’affrontement qu’on attendait et la grande affaire musicale du disque : l’endroit (ce n’est pas si fréquent) où la musique façon Fantasia dépasse son rôle d’illustration pour devenir un vecteur de l’action. Bach vs Beethoven. C’est fichtrement bien joué et on aurait aimé faire durer le procédé tout du long. Il y a de fait du mieux sur le dernier tiers avec des thèmes vraiment forts et marquants (on craque pour le beau et musculeux Getting Through) et des transitions ultra vigoureuses (Trust Your Power).

Mais comme souvent dans les finals Marvel, on se perd un peu dans les fins factices. Entre la réconciliation narrative de l’emmerdant They’ll Be Loved et le passage obligé de l’élégant et soyeux Farewell, Elfman fait ce qu’il faut et nous offre même un très beau mouvement de générique sur An interesting Question. Strange 3 est en marche et on ne sait pas trop qui va s’en charger. Pour dire la chose, cette BO n’a rien de mémorable mais nous offre un beau moment classique, à la fois ultra efficace et émouvant, qui, de notre point de vue, est un cran en avance (et au dessus) du film. Il faut avouer que sur l’écran et en CD, on avait espéré plus d’horreur, plus de relief, plus d’occultisme et plus de tout ça. Au lieu de ça, on a un beau produit manufacturé, réalisé dans un très bon esprit mais qui ne casse pas la baraque. Strange méritait mieux.

Tracklist
01. Multiverse of Madness
02. On the Run
03. Strange Awakens
04. The Apple Orchard
05. Are You Happy
06. Gargantos
07. Journey with Wong
08. Home?
09. Strange Statue
10. The Decision Is Made
11. A Cup of Tea
12. Discovering America
13. Grab My Hand
14. Battle Time
15. Not a Monster
16. Forbidden Ground
17. Tribunal
18. Illuminati vs Wanda
19. They’re Not Coming Back
20. Stranger Things Will Happen
21. Buying Time
22. Book of Vishanti
23. Looking for Strange
24. Strange Talk
25. Lethal Symphonies
26. Getting Through
27. Only Way
28. Trust Your Power
29. They’ll Be Loved
30. Farewell
31. An Interesting Question
32. Main Titles
33. An Unexpected Visitor
34. Illuminati
35. Wanda at Home
Écouter Danny Elfman - Doctor Strange in The Multiverse of Madness

Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

More from Benjamin Berton
Los Bitchos : les filles qu’il vous faut pour finir l’été
Entre found footage de la Manson Family et soirée tee-shirt tiède au...
Lire la suite
Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.