Vitalic / Disco Boy
(Original Motion Picture Sountrack)
[Clivage Music]

8 Note de l'auteur
8

Vitalic - Disco BoyOn est plutôt du genre à attendre patiemment la sortie en salles des films pour lesquels une bande-son nous intéresse. Pour Vitalic, on va changer l’exercice, tant l’attente est grande autour du Disco Boy, dont la sortie est fixée au 3 mai. Certes, le visionnage du film permet de mieux approcher la bande-son par son encrage, et la critique de celle-ci peut cacher en elle celle du film. Pour autant, une bande-son à évaluer doit aussi se considérer comme un objet désarticulé de ses images, une pièce à part entière. Qui sait, peut-être va-t’elle nous laisser entrevoir des images du film de Giacomo Abbruzzese en notre subconscient.

Orange des ténèbres

Il y a des bandes-sons à l’image de leurs films. Plus rare encore, il existe d’excellents films desservis par leur musique, comme John Wick 3, et le symétrique inverse. On pourrait donc potentiellement être devant un mauvais film, malgré l’Ours d’Argent reçu. Heureusement, la bande-son est aux petits oignons. Nous retrouvons donc le morceau The Rising sous un emballage nouveau, moins charcuté pour le clip mais tout aussi stridulante. C’est la signature de Vitalic, ces grésillements sonores, le tout s’accommodant assez bien à la référence rétro faite au The Clockwork Orange de Wendy Carlos. On pourra s’interroger ou se réjouir de cet hommage, à condition d’être fana d’Alex et ses drougs. Il faut dire que la bande-son s’appuie beaucoup dessus, et sur un certain nombre d’autres références évidentes (musicales, mais aussi littéraires), et non des moins intimidantes.

Nous ne nous étions pas trompés en tentant un rapprochement implicite, dans notre manière d’écrire au sujet du récent single avec I Hate Models (évoqué dans cette même news plus haut), avec la nouvelle Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, et dont l’adaptation donna l’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. L’ouvrage est explicitement mentionné dans le sous-titre de la cinquième piste. On pourra en déduire un peu plus de ce qui nous entend en salle : un climat d’effroyable touffeur, un mur de croassements nous enveloppant dans la pénombre vers ce noyau agreste pour lequel nous pourrions perdre à jamais. Comme si ce n’était pas tant pour la conquête d’intérêts impurs qui nous animaient, mais, pire curiosité car plus déviante encore, pour se donner violemment en sacrifice, tentant le précipice pour toucher le bout d’une folie encore inconnue à nous-même. C’est en soi à cela que Vitalic nous prépare. Écouter The Swamps, c’est comme s’approcher d’un myocarde nucléaire et invisible envoyant ses vagues de rayonnements mauvais du fond des âges, comme un dieu préhistorique sommeillant caché dans sa forêt. On pense indéniablement au Rectum de Thomas Bangalter, puis au Tangerine Dream de Aguirre, La colère de dieu, un autre mythique film de jungle, sous-genre cinématographique qui mériterait d’être inventé ici, là, maintenant. On passe progressivement à la kosmisches Musik avec Winter is Coming, et ce ne sont plus les limbes de la forêt, mais les entrailles de l’espace que l’on visite, avec Bernard Fèvre et le Vangelis de Blade Runner en tête. Un astre grésille au loin : c’est Paris! Horreur, horreur…

Saturday Jungle Fever

Décomplexé, Vitalic se refuse de tenter la musique orchestrale, tentation se soldant fréquemment par l’échec d’une approche pataude ;  les pistes les moins mémorables du Tron : L’Héritage de Daft Punk et de l’Oblivion de M83 en témoigneront. À la fois cinématographique et apprêté pour les clubs, King Burger évoque tout aussi bien la double carrière de Giorgio Moroder en tant que compositeur (Scarface, Midnight Express) et son versant de producteur de synthpop que le passé de Vitalic : on pense particulièrement à ses débuts, à sa première bande-son La Légende de Kaspar Hauser (2011) qu’à des pairs comme David Carretta, Deadmau5 et Lorn un peu plus loin. Que ce soit les rues grouillantes de Paris ou les terres maudites d’Afrique, c’est du pareil au même : l’enfer nous court après.

Arrivé dans l’électro par la scène rock, Vitalic est bien un des rares artisans de la french touch ne s’étant jamais laisser enfermer par elle, tant il reste perméable aux autres écoles électroniques. Avec une piste comme l’alienant Vladimir 92, on sent tout autant la trance bien cradingue italienne, l’acid allemand (on pense à Zombie Nation et leur Kerkraft 400) et une pointe de hardstyle qu’a écoutés Vitalic. Pascal Arbez-Nicolas se permet également de piocher quelques pistes dans ses deux compilations Dissidænce pour garnir la bande-son en moments électriques, comme la désespérée Lost Time qu’on aurait pu rencontrer chez Gaspar Noé. On ne sait plus si on officie encore dans le Neuromancien de William Gibson ou dans la jungle de Conrad. On appréciera ces sonorités qui évoquent, comme dans Helicopter, les cris aussi bien entendu au loin, ceux accompagnant la jungle en flamme, que les âmes grouillantes de la faune en perdition des clubs. Pour les pistes les plus tribales, on pourrait se plaindre de motifs quelque peu redondants à la réécoute, mais aucune gêne ne se manifestera. Leur présence – celle de ce cœur – assure la réussite de cette bande-son extrêmement condensée mais prenant son temps pour battre. À la fois stimulante et cinématographique, le Disco Boy de Vitalic réussit l’exploit d’être un deux-en-un restant à sa juste place. Elle est un exemple à suivre pour tout artiste électronique se voyant élire au poste de compositeur. Ça augure du meilleur pour ce film…

Tracklist
01. Disco Boy (The Rising)
02. The Swamps
03. Vladimir 92
04. Lost Time
05. Disco Boy (Cœur des Ténèbres)
06. King Burger
07. La Guerre
08. Helicopter
09. Winter is Coming
Écouter Vitalic - Disco Boy (Original Soundtrack Motion Picture)

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