
Paris, années 60. Situé dans le 9e arrondissement, le Golf Drouot est en ce temps-là le temple du rock, une salle très prisée des jeunes gens venant se divertir et prendre un shot de rhythm n’blues..ou de rock n’roll, selon les jours. Des musiciens aussi bien français qu’étrangers jouent sur scène. Un soir de 1965, un jeune anglais se présente avec son groupe, The Lower Third. Son nom? David Bowie. Féru de soul comme tout Mod qui se respecte, son groupe n’est pas mauvais mais pas marquant non plus. Ce soir là, il partage l’affiche avec un autre jeune amateur de soul qui joue régulièrement dans cette salle: un certain Vigon, accompagné de ses Lemons. Ce garçon, qui est un peu le James Brown ou le Wilson Pickett du coin, enflamme la scène du Golf avec des reprises de Little Richard dans laquelle il met toute son énergie et son cœur.
Cette musique à laquelle il se donne corps et âme, il la découvre grâce à des soldats américains sur les bases militaires marocaines. De son vrai nom Abdelghafour Moushine, Vigon est né en 1945 à Rabat. Fils d’un humble marchand de légumes, il aide son père au marché tout en allant à l’école, qui l’intéresse peu. Il y trouve cependant son nom de scène, provenant d’une erreur de prononciation du mot “wagon”. A l’adolescence il découvre le rhythm n’ blues par l’entremise de soldats américains basés au Maroc: c’est la révélation, rien ne sera comme avant. Dès lors il forme son propre groupe, Les Toubkal, chantant dans les bases militaires et dans les bals.
Vigon s’installe à Paris en 1964 et devient un habitué du Golf Drouot et du Bus Palladium, les deux salles en vogue de l’époque. Il enregistre plusieurs singles pour Barclay dont une remarquable version du Harlem Shuffle de Bob & Earl, et un titre en français, Un petit ange noir: cette adaptation d’une chanson de Joe Tex nous confirme que la langue de Jacques Dutronc ne s’accorde pas vraiment avec la soul, et ce malgré la bonne volonté de Vigon.
Il faut dire que Vigon n’a pas à rougir face à ses confrères. Il n’est peut-être pas de Detroit ou de Memphis mais il chante aussi bien que les soulmen amércains. En 1968, il signe même sur le prestigieux label Atlantic, label des légendes de la soul. Quelques singles de cette période: It’s all over/The Spoiler, avec des arrangements signés Jean-Claude Petit, qui fut plus tard l’arrangeur de Willy Deville sur Le Chat Bleu, et l’enjouée Baby your time is my time qui illumine même les journées les plus mornes.
Le début des années 70, comme pour ses collègues du blues et de la soul, se fait plus funky, ce qui ne le dessert pas pour autant, au contraire. On retient Pop corn pop corn, Take Me et surtout Pollution, titre dans l’air de son temps sur les préoccupations écologiques naissantes au son délicieusement seventies par ses arrangements groovy et sa pédale wah-wah.
La suite sa carrière, tout comme sa maigre discographie uniquement constituée de singles se fait plus confidentielle et ne sera pas à la hauteur de son talent. En 1978, Vigon retourne au Maroc pour chanter dans des hôtels. Il y restera 23 ans, avant de revenir à Paris en l’an 2000.
On le sollicite pour un concert hommage aux années 60 en 2004, en parallèle à des spectacles donnés dans divers endroits et pour diverses occasions, des petits cafés jazz aux galas en passant par des soirées privées. Un anniversaire, un mariage, une bar-mitzvah, un enterrement ou un sacrifice humain ? Contactez Vigon.
Alors qu’il aurait mérité un grand disque de retour sous la houlette de jeunes passionnés doués et enthousiastes, à la manière des albums récents d’Andre Williams (soyons fous) ou de Nathaniel Mayer (encore lui), Vigon a refait parler de lui ces dernières années, non pas pour ses nouveaux disques auto-produits ou ses anciens singles réédités puis compilés mais pour sa participation à l’infâme télé-crochet The Voice. L’intention était certes louable puisqu’il l’a fait pour honorer la mémoire de sa fille Sofia Gon’s, elle aussi chanteuse, décédée en 2011. Mais tout de même.. d’autant plus qu’il n’a même pas gagné, ce qui montre bien le niveau de l’audiovisuel français. On est loin de Mick Collins, de Greg Cartwright ou de Jack White…
Il est aussi plébiscité par ce tâcheron lourdingue de Jamel Debbouze: les quelques pelés lisant cette rubrique connaissent ma sympathie pour les losers, les laissés-de-côté et les sous estimés. Mais là, en termes de lose, on touche le fond.
Vigon forme ensuite Vigon-Bamy-Jay, (avec Erick Bamy, ancien choriste de Johnny Hallyday) pour deux albums dont un disque de reprises d’Elvis Presley. Le trio connaît un certain succès jusqu’à la disparition de Bamy en 2014. Depuis, Vigon se produit de temps à autres avec ses nouveaux musiciens les Rolling Dominos, mais sans la reconnaissance qu’il mérite.
Avec Ronnie Bird et Moustique, l’autre homme de l’ombre du Golf Drouot a mis le feu aux yéyés gnan-gnan et mollassons et a authentiquement porté le rock’n’roll en France dans les sixties, musique à laquelle il n’a jamais cessé de prêter allégeance.
De toute façon, que faut-il attendre d’un pays qui a érigé Johnny Hallyday en symbole du rock et dans lequel Michel Jonasz, pianiste de Vigon à ses débuts, a fait carrière avec bien plus de succès ? Jonasz a peut-être un astéroïde à son nom, mais Vigon reste une véritable étoile.
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