Cubenx / Elegiac
[Infiné Music]

Cubenx - ElegiacEn mauvais amateurs de musiques électroniques, on avait laissé le mexicain Cubenx après avoir (pensait-on) épuisé toutes les qualités de son premier album, le dissident On Your Own Again, et sans véritablement chercher à savoir où il était allé entretemps. Partageant son titre avec une chanson célèbre de Scott Walker, ce premier album, sorti il y a déjà quatre ans, nous avait familiarisé avec son électro sombre et aux frontières élargies. On avait aimé alors, outre le son riche en basses, les décrochés post-punk et les plages de guitares électrisées. Cubenx, alias Cesar Urbina, c’était pour nous l’image même de la techno baladeuse, peu farouche et capable d’embarquer sur un morceau des références plus organiques et plus vieilles qu’elle.

Elegiac, à cet égard, referme quelque peu le spectre de jeu et s’en revient à une acception plus littérale de ce qu’est la musique électronique, sans perdre toutefois ses qualités suggestives. La grande affaire de cet album, comme son titre l’indique, est d’élever l’auditeur et de le faire voyager dans un univers onirique fait d’apparitions, de défilés fantomatiques tantôt angéliques et tantôt sombres. Amorcé par un F. All fantastique en forme d’autoroute sombre et crépusculaire, le ton est véritablement donné par le Drizzling Lemon Pearls qui suit, chanté par la désincarnée Cyane. Cubenx est un pigeon voyageur. Il navigue entre les capitales, Mexico, Berlin, Paris. Il a la réputation de ne pas tenir en place et de se sentir bien partout. Sa musique est empreinte sur chaque note de cette volonté d’être en mouvement mais aussi de faire son nid où il peut. Elle respire la chaleur humaine des visages amis qui accueillent les voyageurs et offrent l’hospitalité. Les vocalises de Cyane évoquent les chœurs antiques qui célèbrent les départs et les arrivées, offrent trois grappes de raisin et une coupe de vin à ceux qui s’allongent sur le tapis. Il y a du trip-hop dans ce morceau et une forme d’instabilité inquiétante. Elegiac est de fait un album d’ambiances et de chansons contemplatives. Les titres des plages sont éloquents : Treasures a le confort et le faste discret d’un penthouse berlinois, Our fire crépite et enrobe à la fois, tandis que Flaneur badine sur plus de 5 minutes. Cubenx est un compositeur impressionniste. Le son qu’il affectionne est clair, rarement agressif. Il y revient à plusieurs reprises pour dessiner des motifs qui s’impriment en vous avec une certaine puissance et sans jamais avoir l’air d’y toucher. La plupart des titres sont très accessibles, voire parfois vaguement pop. Sur Banquet, la voix de Pris Wayland et les reverbs synthétiques font penser à un vieux morceau de pop électronique qu’on entendait jadis en discothèque. C’est à la limite de la vulgarité pour qui cultive l’élitisme. Le morceau qui suit, Blindfold, a lui des accents ethniques à la Hector Zazou, sous l’impulsion de la chanteuse libanaise Yasmine Hamdan. Cubenx marie en permanence une exigence redoutable et une volonté manifeste d’ouvrir l’accès de son univers complexe et technologique au plus grand nombre.
L’une des qualités premières d’Elegiac est qu’il n’y a pas besoin de faire Sup de Techno pour en comprendre les ressorts et en apprécier les ambiances contemplatives. Le sens du voyage et l’envie d’errance sont peut-être ce qu’il y a de plus simple à partager et à suggérer entre sédentaires rêvant du nomadisme, mais Cubenx excelle dans cette peinture permanente de l’abandon et des retrouvailles. Ryo est un morceau somptueux, probablement celui qu’on préfère ici, le plus riche et le plus épuré dans son mouvement du point A au point B. Cubenx n’est jamais meilleur que lorsqu’il tend vers une ligne claire absolue et accepte de céder à la linéarité musicale de son propos. Dans un registre plus tendu et sombre, Rossbach constitue le second joyau noir de cet album. En parfait contrepoint à Ryo, dont il incarne la face obscure, il propose un parcours de 7 minutes dans des ténèbres délicieuses. S’il fallait garder un morceau ici, ce serait celui-là et peut-être A Sheltering Sky, qui clôt la boucle, pour à peu près les mêmes raisons. On pense ici à un Orbital ou à un Trentemøller sous narcoleptiques et ce n’est pas chez nous un petit compliment.

Bizarrement (mais sans que cela soit étonnant), on aurait bien abandonné, sur cet Elegiac, bon nombre des voix hantées de passage, pour ces longs aplats électro qu’on affectionne. La vérité de Cubenx est probablement au moins autant dans les premiers que dans les seconds et on ne lui reprochera pas d’avoir, encore une fois, fait le grand écart. Sa singularité de compositeur est bien de passer de l’un à l’autre comme on saute, dans son monde, d’un avion à un autre. Cubenx est désormais l’homme qui passe entre les mondes habités, une sorte de Jumper musical, cosmopolite et que rien n’arrête.

Tracklist
01. F. All
02. Dizzling Lemon Pearls (featuring Cyane)
03. Treasures
04. Our Fire
05. Flaneur
06. Banquet (featuring Pris Wayland)
07. Blindfold (featuring Yasmine Haman)
08. Ryo
09. Peacefully Sinking (featuring Born In Flamez)
10. Rossbach
11. A Sheltering Sky
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Liens
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