Momus / Quietism
[Autoproduit]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Momus - QuietismA peine avait-on eu le temps d’écouter le bizarroïde Ballyhoo, disque sorti en octobre 2024, et qui marquait la première tentative sérieuse du compositeur Momus d’écrire… à l’aide de l’Intelligence Artificielle… un album de K Pop, que débarque déjà le (grand) cru 2025. Quietism est un vrai disque, disons écrit à la main ou avec des moyens 100% mécaniques, bien qu’interprété sans doute avec l’aide de pas mal d’instruments synthétiques. C’est un disque roboratif (14 titres) et qui a le charme, le raffinement et l’intelligence pop des grands disques de l’Écossais.

On s’étonne toujours lorsqu’un disque de Nick Currie débarque qu’il soit de cette qualité et aussi singulier. L’homme est un caméléon qui a, au fil du temps, œuvré dans des styles assez différents. Sa musique reste une anomalie majeure qui se situe aujourd’hui quelque part entre le génie contrarié de Lawrence (période Denim), la sophistication de Sufjan Stevens et l’élégance naturelle d’un David Sylvian, échappé de Japan, et qui aurait frayé avec… les BMX Bandits. Il faut un peu de culot pour entrer dans un LP en 2025 (Quietism est “sorti” sur bandcamp le 1er janvier) avec une chanson, The Actor, aussi chargée en saxophone années 80. Son portrait d’un acteur ni vraiment raté, ni vraiment au sommet de son acteur n’est pas vraiment un auto-portrait même si son personnage (qui vit à LA) a connu Bowie et son heure de gloire… en décrochant un petit rôle dans Squid Game 4. On savoure l’ironie, l’esprit et l’acuité moderne d’un portrait touchant et rigolo à la fois. Orange Pills est encore plus “tongue-in-cheek”, variation mi-lounge mi-jazzy sur l’abus de pilules oranges qui élèvent et abaissent à la fois. Le texte n’est jamais univoque, oscillant comme la mélodie qui ne prend pas parti entre bienveillance et un soupçon de pitié (qu’on invente probablement). Quietism pourrait passer comme une balade stylée et nonchalante dans l’arrière-boutique de la société du spectacle. Le disque est “américain” dans l’âme. On pense à The Party d’Andy Shauf, en moins luxuriant et baroque, quand Momus entonne le portrait de la Continuity Girl qui s’assure que les raccords (costumes, etc) soient justes lorsqu’on passe d’une scène ou d’un épisode/une saison à une autre.

You’re the continuity girl, you
Make the things in my life
Stay the way they’ve been
Though we know time can be cruel, you’ll
Smooth the change away
From scene to scene

On peut évidemment ramener l’appréciation à la vie conjugale et en faire une observation pas si bête sur le couple mais l’accent est mis sur le monde du spectacle. La musique de Momus est volontairement légère, précieuse presque, hollywoodienne. Elle se balade comme un œil amusé de plateau en plateau, et en coulisses, pour capter des instantanés acerbes, moqueurs ou tendres. Love Yourself évoque l’ego et la fierté d’être au centre du jeu. 30 000 Nights met en avant l’éclatement psychologique de l’artiste, son progressif éparpillement mental, émotionnel et psychique au contact des milliers de moi qu’il projette. La chanson est plus complexe que ce maigre résumé : elle fait partie des plus beaux titres du disque.

La deuxième partie du disque (annoncée par Spoiler Alert) est plus sombre. La vie explose, s’effondre. Le Quietism du titre renvoie à un état d’anomie, consécutif à… un internement. Le protagoniste se retrouve à genoux et perd le sens des réalités. Il va, façon comédie musicale, rechercher un peu de paix (The Quietist) à travers une réduction des bruits du monde. (Noise Reduction). Il voyage et tente de s’évader, de faire l’amour. De vivre. Il essaie de trouver conseil auprès d’un Brian Eno imaginaire (Life with Eno) avant de se réinventer en winner soudain (et approximatif) en triomphant grâce à sa poésie (Imperial Phase). Le happy end est un peu dur à avaler et probablement la chose la plus remarquable qui soit sur ce disque. Toujours est-il que le final est à tomber, vertigineux même et conclut de façon plutôt géniale ce qui constitue un cycle narratif de premier rang. On pense avec Momus aux derniers travaux de Neil Hannon et aux disques à clé de sa Divine Comedy. Momus tient son récit avec plus de sobriété et au moins autant de talent pop. Ses mélodies sont splendides. Son interprétation est pleine de subtilité et on peut relire ses textes à l’infini, tant ils sont ciselés et riches.

D’où qu’on se place, cet album est un chef d’œuvre. Le seul tort de l’auteur est d’en signer ces temps-ci plus qu’il n’en faut au point qu’il n’y a plus personne pour crier au génie. La qualification de “chef-d’œuvre” est elle-même très contestable : un album de pop sublime est juste une collection de chansons qui sonnent comme il faut et qui parlent de choses qui nous touchent. Momus fait peut-être juste ce travail : poser sur la table (voire dessous de nos jours, pour qu’on les trouve) des albums de pop sublimes. On ne serait pas surpris que celui-ci passe inaperçu parce que tel est le cours du monde. Ce serait dommage.

Tracklist
01. The Actor
02. Orange Pills
03. Continuity Girl
04. Love Yourself
05. 30 000 Nights
06. My Apprentice Devil
07. Spoiler Alert
08. The Quietist
09. Noise Reduction
10. Trauma Bingo
11. The Butcher’s Beautiful Wife
12. Life With Eno
13. Impostor Syndrome
14. Imperial Phase
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