Flavien Berger / Dans cent ans
[Pan European Recording]

6 Note de l'auteur
6

Flavien Berger - Dans cent ans

On a jamais trop su quoi penser de Flavien Berger. Entre promesse véritable de l’électronique français et imposture spéculative comme l’industrie médiatique en crée chaque semaine, on s’est refusé de trancher, prenant la voie médiane comme la plus sage, celle d’un talent (se) cherchant encore dans le mur du son. L’année dernière, on avait adoré sa bande-son pour l’excellent Tout le monde aime Jeanne, film de Céline Devaux qui,  sans le vouloir, est aussi à l’image de son compositeur hybride, tant le film muait et hésitait entre douce comédie, drame amer et animation fantasque. Flavien Berger semble plus encore ici préoccupé de la trace qu’il restera de lui Dans cent ans, troisième album « en bonne et due forme » fêtant ses presque dix ans de scène musicale.

Cent ans de transhumance

L’époque cavale si vite qu’on croirait presque voir les jeunes s’asséner de questionnements existentiels à un âge de plus en plus précoce. C’est le paradoxe de cette époque de flux constant, où nous avons l’impression d’être une miette fébrile et impuissante porté par la fourmilière du monde. « Nous on est gentil / On est des échantillons / Des spécimens humains / Entrés en vibration« , qu’on entend dans Les yeux, le reste. C’est en somme le même rapport cosmologique aux échelles que soulève la nouvelle scène de variété française venue de l’électro, néo-hippies et poètes du bédo travaillant le son comme Miel de Montagne, Myd et, plus encore, Jacques et son LIMPORTANCEDUVIDE. On retrouve chez ces trentenaires des questionnements angoissés sur ce qui aurait pu être mais ne sera jamais ; cette sensation d’échapper à la marche chaotique du monde par le retrait, sans pour autant en capturer son sens secret. Plus encore sur cet album que les autres, Berger semble prendre conscience de sa pleine finitude, et de la difficulté de construire quelque chose de viable dans une époque traversée par une disruption permanente.

Mais le problème réside ici. L’écriture ne semble pas à la hauteur du vide existentiel, trop évanescente et aléatoire. La minimaliste Soleilles reste pingre en expressions, jamais assez marquantes. C’est toute l’affaire de cette catégorie de compositeurs se jetant à voix nue – bien que Jacques déjoue cela à notre plus grand étonnement – rejetons de Nova fiers de leurs faits d’armes électroniques fonçant comme des buffles dans la variété : l’investissement se cogne ici à une griffe trop inoffensive, à l’image d’une vie bourgeoise-bohème trop confortable, un peu comme François Club et Judah Warsky, ayant excessivement flâné dans leur chanvre à part, à défaut des livres les ayant entourés.

Flavien a commencé sa carrière par une musique quasi instrumentale, accompagnée ici et là d’échantillons et de paroles fredonnées. Or, comme on peut s’en douter, il n’a pas une voix à chant. Il se risque pourtant à l’étaler sur près d’un album entier cette fois, la sur-estimant, contrairement à un humble Bertrand Burgalat auquel on pense. N’est pas Étienne Daho qui veut. Est-ce pour se donner un cachet de notoriété qu’il ose amplifier et passer ce cap de la variété? On appréciait son électro flirtant avec un ambiant DIY à la fois urbain et herbeux des précédents albums, et même quand sa voix poignait, elle faisait office d’ustensile de proximité. On aimerait alors l’entendre moins dans sa musique, tout du moins différemment, et même, pourquoi pas, que sa musique se mette au service d’autres belles voix, connues ou pas. Feux follets est une des rares pistes dont on se rappelle, avec ses touches de jouet par lesquelles on devine des piles mourantes, et qui aurait dû être dénuée de vocalises. Puisque sa voix est là dans toutes ses maladresse et légèreté, elle aurait gagner à s’accompagner d’humour. Aurait-il pu réaliser cette excellente B.O. s’il ne s’était pas fait remarqué par l’intrusion de sa voix (et une intrusion qui n’est pas en soi un problème, quand elle est parcimonieuse)? C’est une question méritant d’être posée, et son omniprésence nous tend à répondre à l’affirmative. De trop nombreux morceaux, aucune image ne ressort. C’est tout comme si la voix de Berger amenuisait la musique, les instrumentales, devenues ici des assises, étant moins inventives et marquantes que celles de ses autres albums.

Être à l’est, rien de nouveau

On retrouve de ces précédents l’inanité paralysante, la substance conjuguée à la tristesse. La pièce-titre, longue de quinze minutes, est à l’image d’un album qu’on juge creux malgré une glose emplie de mélancolie. Elle s’enrichit avec le temps d’une intéressante dimension incantatoire pour se saccager avec une partie orchestrale balourde en bois aussi indésirable que la présence vocale, pour ensuite se réduire à peau de chagrin, renaissance vers un rudimentaire désirable. Ce n’est pas en soi cette partie orchestrale de Prokofiev du dimanche le problème, c’est la cohabitation avec le reste qui est impossible, trop sûre d’elle-même, l’inverse de ce que renvoie Flavien Berger d’habitude. Et pourtant, sur Pied-de-biche, morceau évoquant ce qui semble être une intrusion à domicile d’un membre d’un couple battant de l’aile, qui rappellera le morceau d’ouverture de l’album de Jean Felzine (Chord Memory) pour cette raison, et dont on déplorera des paroles s’articulant autour de cette étrange appellation d’outil, les bruits d’ordinateur et sonorités de casino arrivent presque à réveiller nos souvenirs des ondulations d’un Bach.

Berger est indéniablement meilleur compositeur. On appréciera le douillet de ces petits pianotements d’orgues qu’on croirait provenir de l’épave d’une alcôve mémorielle, bruits dorés d’un enfant qui aurait pu naître mais qui ne viendra pas, du moins par cet amour-là. Étude sur voix mmxxii nous renvoie aux albums alternatifs de Berger (les sympathiques De la friche et Radio contre-temps), avec cet aspect en cours de fabrication. Il aurait eu toute sa place dans une bande-son de Berger, ou un album alternatif. Et pourtant, même si l’on sait que de nombreux classiques sont parfois sorties en un claquement de doigts, le charme artisanal du premier jet prend mal sur un album brocardé comme tel, apparaissant à l’inverse comme du je-m’en-foutisme. Pour la première fois, Flavien Berger semble chercher une posture inutile que les médias lui fabriquaient auparavant sans demander. Trop bien dans son temps, Dans cent ans est un album qui ne restera pas.

Tracklist
01. Les yeux, le reste
02. D’ici là
03. Berzingue
04. Jericho
05. Soleilles
06. 666666
07. Pied-de-biche
08. 莊子
09. Dans cent ans
10. Feux follets
11. Étude sur voix mmxxii
12. Nouveau nous
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