Trois ans après un livre intéressant sur Scott Walker, déjà aux éditions du Boulon, le journaliste écrivain François Gorin revient avec un ouvrage dédié à Paddy McAloon et à son Prefab Sprout. Autant dire qu’il ne choisit pas la facilité, Paddy McAloon n’étant pas caractérisé, comme Walker, par sa visibilité publique, sa vie trépidante et son avalanche de confidences. Le groupe lui-même n’est pas, et c’est un euphémisme, dans l’oeil du cyclone avec un dernier album Crimson/Red, sorti en 2019 qui n’a été suivi… d’à peu près rien. L’inquiétude sur l’état de santé de Paddy McAloon, en partie levée par Gorin dans le livre, reste bien réelle, même si Paddy McAloon n’est âgé que de 69 ans. En tout état de cause, cela fait assez longtemps que le grand public a oublié ou n’a pas entendu parler du groupe, lequel reste associé, pour l’éternité, aux chefs-d’œuvre qu’il signa dans la seconde moitié des années 80.
Gorin, fidèle à sa “méthode”, mêle avec sérieux les éléments factuels et qu’on s’attend à trouver dans une biographie de groupe et la description toujours fine et sensible des émotions qu’il éprouve à l’écoute des différents disques de Prefab Sprout. C’est dans cet aller-retour permanent entre lui et la vie de son héros, entre lui et ses multiples rencontres, en interview, en concert, discographiques, avec le barde de Durham que le livre prend tout son intérêt, le journaliste réussissant à nous faire croire (et l’on veut y croire) qu’au fil des années un canal “journalistique” mais pas seulement s’est ouvert entre McAloon et lui, le premier ayant sans doute reconnu en le second non pas un ami mais une oreille avisée et bienveillante à son égard. C’est l’importance donnée à “son” Prefab Sprout par Gorin qui embarque le lecteur et lui fait dire que le groupe, qui n’a signé après tout qu’une dizaine de disques en quasiment 50 ans d’existence, mérite une telle révérence. Gorin, plus que sur son ouvrage avec Walker, raconte la vie de McAloon, son enfance, son rapport avec son frère (qui fait partie du groupe), son milieu familial et sa rencontre avec la musique. C’est fait pour être fait mais avec suffisamment de soin pour qu’on puisse se faire une idée de qui est le bonhomme et d’où il vient. Le portrait de McAloon est dressé en quelques traits : perfectionniste, audacieux, génie créatif et grandement solitaire, culture en partie classique. On n’en saura pas forcément beaucoup plus mais c’est bien suffisant pour accueillir une à une les œuvres qui viennent prendre Gorin par les sentiments et parfois par surprise.
L’œuvre de Prefab Sprout est commentée avec ferveur et sans concession, ce qui est l’une des qualités du bouquin. Gorin s’attarde évidemment sur les premiers travaux de McAloon, Swoon et Steve McQueen, disques qui font partie du canon royal des Anglais, avec leur album de 1990, Jordan : The Comeback. Il est un peu moins enthousiaste au sujet de From Langley Park to Memphis et plus que sceptique vis à vis de l’album country du groupe, The Gunman and Other Stories, encore plus cruel avec l’album oublié, Protest Songs. L’auteur raconte la relation étroite, distante puis complètement distendue entre le groupe et le succès, les limites de McAloon face au Grand Œuvre qu’on lui promet et qu’il n’est visiblement pas en mesure de livrer avant, peut-être, l’illumination quasi-intrumentale qui jaillira avec le curieux I Trawl The Megaherz en 2003 (rééditée en 2019 sous le nom de Prefab Sprout alors qu’elle était sortie initialement sous la seule signature de Paddy McAloon), et cette pièce fascinante d’une vingtaine de minutes qui élève instantanément le compositeur au rang de Debussy et de quelques autres (John Adams, son aîné de dix ans). Le reste n’est qu’une succession d’efforts pas totalement aboutis, de projets avortés, d’enlisements, dont on ne sait jamais trop à qui on les doit. La carrière de Prefab Sprout se rapproche un peu de celle de Talk Talk sans qu’on puisse, comme avec Mark Hollis, expliquer la prise de distance par un grand écart entre ce dont rêvait l’artiste et les contraintes commerciales associées à sa franchise. Prefab Sprout rencontre un succès commercial qui ne les traumatise pas et ne les amène pas à passer des compromis ou à changer de division. En refusant (en partie) le jeu de la scène où il est loin d’exceller, McAloon se heurte à une limite naturelle qui lui va bien et que personne ou pas grand monde ne lui demande de franchir.
On ne sent pas dans le livre de Gorin un tiraillement entre deux pôles antagonistes, ce qui rend la carrière de Prefab Sprout aussi fascinante que mystérieuse. Au jeu des winners et des losers, on ne sait pas trop quoi penser de tout ça. N’y a-t-il pas une forme de réussite à ce rayonnement critique absolu qu’a acquis Steve McQueen avec les années (Gorin nous aiguille vers sa réédition et notamment son ré-enregistrement incomplet en mode acoustique qui est d’une beauté exceptionnelle) ? N’y a-t-il pas une forme d’échec absolu quand vos projets, à l’image de Femmes Mythologiques, ne voient pas le jour ou restent bloqués sur des étagères ? Gorin trouve une voie vers la fin qui lui permet peut-être de dire quelque chose que personne n’a dit sur Paddy McAloon. Il identifie chez tous les compositeurs du dernier demi-siècle, la période la plus fructueuse de leur carrière, la seule pour laquelle ils comptent historiquement. Ces périodes fastes ne dépassent que rarement les six ou sept années. C’est le cas pour Brian Wilson, en partie pour McCartney (on peut contester celle-ci mais soit…), Costello, Morrissey & Marr (idem pour Morrissey qu’il neutralise trop tôt à notre goût mais qui ne compose pas la musique). Tous les génies du siècle ont, selon Gorin, avalé leur chapeau créatif après quelques disques. McAloon serait celui qui dure, celui qui se révèle en 1984 et continue d’être sublime en 2003 et pas encore si mal avec Crimson/Red, quinze ans plus tard. Ce serait sa signature : un génie étincelant, intact mais comme économisé, comme épargné des affres du temps, mis de côté, thésaurisé. Gorin est un fan absolu de I Trawl The Megaherz que le livre nous a donné l’occasion de réécouter et qui est effectivement une séquence qui vaut largement tout ce qui a précédé. C’est de l’extase procurée par cette pièce invraisemblable et belle comme une météorite que tout découle.
La thèse est amusante, astucieuse, plaisante. On se fout de la partager ou de la contester. Mais c’est bien elle qui justifie au bout du compte que Gorin ait choisi McAloon plutôt qu’un autre, parce qu’il est peut-être le seul (même parfois médiocre, même souvent frustrant) à avoir pu poser au compagnon de route au long cours, celui auquel on croit, celui au bras duquel on repose et s’appuie. Ce McAloon là est de la magie pure et tient du prodige. Vrai ou faux, le livre mérite d’être lu et nous renvoie (ce qui doit rester le but de tout ça) vers l’écoute des disques, les bons comme les mauvais. Il n’y a pas d’autre objectif à un livre rock pop : ramener à la musique, y renvoyer. En ce sens, celui de Gorin est un triomphe.


Bonjour, et merci pour cette chronique attentive et développée. Je me permets juste d’éclaircir un point : I Trawl The Megahertz date de 2003, d’abord publié sous le nom de Paddy McAloon. 2019 est l’année où il a été réédité, comme la plupart des albums de Prefab Sprout. La dernière parution du “groupe” est Crimson/Red, en 2013.
Merci cher François Gorin et désolé pour cette confusion qui a été corrigée dans l’article.
Je ne connaissais pas ce Steve acoustique, je m’en vais l’écouter. Le son de Prefab n’a pas vraiment vieilli, ça ressemble tellement peu aux années 80…
Le morceau I Trawl The Megaherz est effectivement une pépite, en dehors des sentiers battus, ce qui est bienvenu dans notre monde normé et maketé.
La thèse des sept années créatives ne résistent pas, à mon sens, à des cas comme Bob Dylan, Lou Reed ou Neil Young qui arrivent à se développer et se réinventer sur des décennies. A l’instar de Picasso ou Miles Davis, ils arrivent à créer et exister en dehors de leur période faste.