François Gorin / Scott Walker*
[Le Boulon]

7.9 Note de l'auteur
7.9

François Gorin - Scott WalkerOn préfère le François Gorin qui écrit sur le rock comme un romancier au François Gorin qui écrit des romans comme l’amateur de rock qu’il est. Son dernier ouvrage, Louise va encore sortir ce soir, nous avait un peu ennuyé, pas tellement parce qu’il était mal écrit (c’était tout le contraire) mais parce qu’il nous semblait se perdre dans le brouillard archétypal et la banalité romantique des nuits parisiennes, époque années 80. On y trouvait toutefois une vraie capacité à mêler une expérience biographique (un beau personnage de fille/femme) et une approche quasi documentaire d’un sujet (Scott Walker aujourd’hui mais aussi le critique obsessionnel qui le découvre peu à peu) qui font aujourd’hui la qualité de ce livre très réussi sur Scott Walker.

Des trois sorties qu’on lit quasi à la suite de l’éditeur Le Boulon (Hand In Glove et Blue Monday), Scott Walker * (l’astérisque renvoie au sous-titre « Chronique d’une obsession » qu’on découvre en page intérieure) par François Gorin est le plus littéraire et celui qui prend le plus de risque en matière d’implication de l’auteur dans le matériel qu’il traite. L’ouvrage n’appartient pas à la collection seveninches et n’entretient aucun rapport créatif avec les deux sorties précédentes puisqu’il s’intéresse à une oeuvre entière, celle du crooner américain alternatif (disons ça comme ça), Scott Walker, disparu il y a quatre ans maintenant. Le livre est à la fois une biographie assez complète de l’artiste et le récit de la « révélation » de son oeuvre par l’auteur. La première (la biographie) est disséminée un peu partout dans l’œuvre et paraîtra sans doute un peu légère à ceux et celles qui avaient fréquenté les ouvrages en anglais déjà consacrés à Walker comme The Rhymes of Goodbye ou A Deep Shade of Blue. Il faut dire que servir une vraie et lourde biographie d’un type dont on connaît finalement assez peu de choses (notamment sur sa vie privée) n’était pas ce qui intéressait Gorin ici, ce qui ne l’empêche de loin en loin de faire le travail et de nous en dire l’essentiel. Les grandes étapes créatives de la vie de Walker sont évoquées ainsi qu’analysées (dans le désordre certes, mais analysées tout de même) avec le plus grand soin les grandes lignes de son existence. Pour faire bref et « ne pas dire à la place de », Gorin raconte très bien le départ d’Amérique, le succès des Walker Brothers, la prise d’autonomie, la gloire solo, la traversée du désert et la « dernière » partie de carrière expérimentale, sublime (aussi) et également aride. Sur le plan humain, Walker reste un mystère, avec ses caractéristiques humaines (son goût pour les femmes peut-être et les mannequins, la picole, la discrétion) et d’autres qui resteront tues jusqu’à la fin des temps (comment il travaillait, ce qu’il faisait vraiment, ses pensées, etc). Le travail de Gorin pose la question de savoir s’agissant d’un type comme Walker ce qu’on a vraiment envie/besoin de savoir et si une approche biographique poussée servirait à quelque chose. Les œuvres sont évoquées avec sincérité et une relative objectivité, Gorin n’hésitant pas à considérer une bonne moitié de la discographie du chanteur comme inécoutable ou médiocre. Autour de cette appréciation de l’œuvre, passionnante et organisée autour du vrai suspense (avant l’édition CD de la plupart de ses disques qui ne démarre qu’au début des années 90) de la découverte de celle-ci.

Gorin raconte avec merveille « le temps d’avant » et l’effort qu’il doit faire pour dénicher chaque disque du chanteur. Cette aventure, incertaine et qui débouche sur des triomphes ou des demi-succès, se déroule en miroir de la carrière réelle. Elle la modifie, l’altère, en transforme la temporalité, l’ordre, la logique. C’est dans ce rapport du temps de l’artiste, inconnu, et du temps du fan, heurté et laborieux, que se construit la fameuse obsession dont il est question. On peut se demander avec Gorin si ce n’est pas ce mouvement qui fonde l’attachement aux mouvements pop et évidemment si (la réponse est connue) ce n’est pas ce qui, en disparaissant, a englouti avec lui l’objet dont il faisait sa cible. S’agissant de Walker, le mystère qui entoure son parcours, ce qu’on ne sait pas, fait sans doute partie de sa légende. Il l’augmente, l’amplifie, jusqu’à faire du chanteur américain un monument qui finalement ne tient sur pas grand chose. Pour parler musique, la série des Scott occupe sûrement le firmament d’un parcours fait de montagnes russes et de commandes négligées par l’artiste, à la même hauteur qu’un Tilt (1995) incroyable de bout en bout et dont Gorin ne dit peut-être pas suffisamment la beauté noire.

A force de trier le grain de l’ivraie, Gorin n’a peut-être pas pris suffisamment le temps de décrire les immenses moments d’intensité fournis par les chefs d’oeuvre tardifs du chanteur. Tilt, donc, et The Drift, dix ans plus tard, s’écoutent avec une curiosité et une fascination qui rappellent la découverte du monolithe de 2001 L’Odyssée de l’Espace. Où se trouve l’artiste exactement ? Est-ce qu’il y a Scott Walker dans certains endroits de sa discographie ou est-ce qu’il est seulement là quand cela sonne bien ? C’est une question qui porte sur l’engagement de l’artiste dans son propre monde mais aussi une question de fan dingo.

Avec ce Scott Walker*, on entre dans un monde sûrement disparu mais dont on a pu partager, à maintes reprises, la vigueur et la magie. Tant pis si cela nous donne une dizaine de pages hors sujet sur les Moody Blues ou la description un peu plate d’une « foire à la brocante », l’amour de la musique transpire d’entre les pages et s’agissant de musique pop, vaut bien la musique elle-même.

Le livre sur le site des Editions Le Boulon

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