Sinaïve / Répétition
[Antimatière]

9.2 Note de l'Auteur
9.2

Sinaïve - RépétitionQu’est-ce qui peut bien pousser un activiste chevronné comme le strasbourgeois Renaud Sachet, comblé et sans aucun doute bien occupé par les parutions régulières de ses fanzines Langue Pendue et Groupie auxquels il associe régulièrement des productions en cassette et dorénavant des mixtapes numériques à chaque numéro pour faire en plus renaitre de ses cendres, plus de 20 ans après sa dernière sortie, son pointu label Antimatière ? Actif de 1997 à 2002, auteur d’une poignée de disques exigeants dans des univers on ne peut plus hétéroclites, entre la folie punk-indus de Sun Plexus et la classe incarnée d’un Grand Hôtel qu’on aurait aimé voir conquérir le monde à la manière du voisin nancéien Mehdi Zannad, le label s’était fait pour spécialité de soutenir les initiatives locales et bancales, sorties des clous, y compris d’une pop indé parfois guindée. Pas étonnant alors de le voir réapparaitre subitement pour faire revivre ce même état d’esprit ; encore moins étonnant que ce soit pour soutenir Sinaïve.

Déjà responsable en 2021 avec Langue Pendue de la sortie de Reprise Party, une cassette compilant une collection de covers confinés d’un groupe qui y dévoilait ses influences les plus diverses, Renaud Sachet défend de longue date un Sinaïve qui n’a, depuis ses débuts en 2018, pas cessé de multiplier les sorties-laboratoires qui le conduisent, petit à petit, à l’affirmation d’un son singulier. Le néo-trio continue son parcours initiatique en redonnant au concept du EP toutes ses lettres de noblesses. Dé-contingentée de toute velléité commerciale (promouvoir un album par un extrait en forme de single, agrémenté une version longue, d’une version radio, d’un remix, de quelques chutes de studio pour remplir la chose), la démarche est celle d’un groupe qui se cherche et livre à son public déjà fidèle ses derniers travaux exploratoires, ceux précisément censés définir un son, une direction artistique qui va le conduire à un album qui semblerait déjà être dans les tuyaux ; Répétition générale ? Le format est libre, comme la musique de Sinaïve, protéiforme et hors du temps, condensée en moins de 3 minutes ou étirée sur plus de 10 et alors qu’on est parfois prompt à chouiner pour des LP payés un bras mais qui durent à peine une demi-heure, cet EP bon marché la dépasse allégrement et nous perd dans ses limbes.

Après le formidable Super 45 t. très pop et référencé l’an passé, Sinaïve reprend sa marche en avant vers une musique plus délibérément claustrophobe, sombre et abrupte comme la vallée des Vosges alsaciennes où il a été enregistré chez Rodolphe Burger et ses acolytes, depuis longtemps retirés au fin fond du val de Lièpvre, assez loin de la capitale européenne pour ne plus en subir les affres mais pas trop éloigné non plus pour y garder une authentique influence culturelle. Une approche qui sied parfaitement à Calvin Keller, lui qui détournait avec malice un vers de sa reprise du Perce-Neige de Murat pour évoquer, de Sainte-Marie à Gosselming, un axe à l’abri du tumulte strasbourgeois, des Vosges centrales aux forêts mosellanes. Pourtant, de tumulte, il en est bien question tout au long de ces 36 minutes d’une densité impressionnante et qui se jouent cette fois d’un académisme rock’n’roll revisité avec passion et culot. Non, vous ne rêvez pas : c’est bien un authentique piano en feu façon Jerry Lee Lewis que vous entendez sur l’hypnotique La Straßbourg qui ne cesse de tourbillonner sans le moindre signe d’accalmie à l’horizon. Au contraire, sur Parasite, Sinaïve rivalise de dextérité avec les guitares du Wedding Present que l’on présentait à leurs débuts comme le groupe le plus rapide du monde. Record battu ? Peu importe, à la manière des géniaux The Becketts que l’on convoque aussi, le morceau vrombit, palpite et vous traine par le colbac, à terre sur l’asphalte rêche vers un Métier De Vivre qui prend petit à petit de l’ampleur, une consistance harmonique sur la foi d’un refrain fort bien troussé et d’une guitare un peu crasse qui ne s’épargne aucune divagation façon Ira Kaplan ou Thurston Moore et Lee Ranaldo, rien à faire du qu’en dira-t-on.

Ainsi préparé, conditionné par ce son survolté, à la fois lourd et gracieux, l’heure est venue de pénétrer l’incroyable Citadelle / Bis Repetita, chevauchée haletante de onze longues minutes de couloirs étroits et blafards que l’on parcourt le souffle court, à la recherche d’une sortie qui se dérobe à chaque recoin. La voix est ici un guide qui chercherait en réalité à nous semer en toute traitrise dans ces souterrains obscurs et à nous faire devenir chèvre : c’est presque réussi quand dans sa seconde partie, une folie paroxystique s’empare du titre dans une boucle démembrée qui ferait passer Godspeed You! Black Emperor pour un sympathique orchestre de bal estival. Fort heureusement, le trio killer de Calvin, Alaoui et Alicia a décidé de ne pas en finir avec nous aujourd’hui et nous délivre de l’emprise de ses tourments électriques en deux balades presque apaisées. Alors que Les Diaboliques célèbrent les amours misérables lacérés à coup de larsens, le magnifique et prophétique Cela Ne Fait Que Commencer va piocher chez Spacemen 3 toutes les ressources nécessaires pour sauvegarder santé mentale et audition d’un parterre de fans atterrés qui ne pourra que demander d’y retourner.

Car au-delà d’un emballage musical percutant, regénérant en d’habiles combinaisons des décennies d’histoire du rock, c’est aussi sur les textes de Calvin Keller qu’il convient de se pencher. En optant pour une écriture ascète dans la forme, jamais aussi proche d’une structure poétique moderne, les chansons de Répétition se débarrassent de tout superflu mais conservent malgré tout une richesse de mots et de sens qui autorise la multiplication des niveaux de lecture. La langue, déliée avec aisance, est bien pendue. Elle tournoie elle aussi, haletante au rythme de l’électricité du trio et s’inscrit ici, sans surprise depuis le CV Reprise Party, dans la lignée d’un Murat ou d’un Bashung, y compris dans leur interprétation et si cette confrontation entre français et électricité n’a rien d’inédit, surtout chez l’auvergnat adepte lui aussi selon l’humeur du moment des déflagrations rock ou bluesy, rarement sans doute cette alchimie n’aura été poussée aussi loin.

Difficile alors, vraiment, de ne pas être dithyrambique face à une telle audace. En se cherchant dans ses EP successifs qui remplissement comme rarement leur fonction laborantine, Sinaïve semble véritablement ouvrir une voie nouvelle sur la face nord d’un genre plutôt enclin, malgré tout souvent avec style, brio et réussite, à emprunter les sentiers balisés d’une noisy pop conventionnelle. La belle unanimité autour des alsaciens n’a rien de suspect ; elle est la traduction de la simple évidence qui se déroule en direct sous nos yeux et dans nos oreilles, l’avènement d’un groupe important, déjà parce qu’il impressionne en ne cédant à aucune facilité tant la voie bruitiste dans laquelle il s’est engagé ne l’amènera à la moindre reconnaissance publique en terres francophones. Tout le monde le sait ; ce CD ne serait pas sorti à 100 exemplaires sinon. Mais c’est bien ainsi que naissent les légendes.

Tracklist
01. La Straßburg
02. Parasite
03. Métier de Vivre
04. Citadelle / Bis Repetita
05. Les Diaboliques
06. Cela ne Fait que Commencer
Liens

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Sinaïve / Dasein EP [Buddy Records]

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