Dakota Suite & Quentin Sirjacq / The Indestructibility of the Already Felled
[Schole Records]

9.4 Note de l'auteur
9.4

Dakota Suite & Quentin Sirjacq - The Indestructibility of the Already FelledCela fait près de dix ans maintenant que Chris Hooson de Dakota Suite et Quentin Sirjacq collaborent et partagent des tournées communes. On ne sait pas trop comment leurs routes se sont croisées mais cette association, que le public semble avoir découverte en 2016 avec l’album Winterlong, a pris corps autour de ce qui ressemble à un itinéraire de voyage avec des disques qui parlaient en silence et d’autres qui chantaient dans le froid et le vent. Il y a une poésie d’évidence entre les cordes franches, la voix brumeuse du chanteur de Leeds et le piano fragile de Sirjacq qui donne à leur musique comm une une légèreté et une délicatesse que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. The Indestructibility of The Already Felled (Ce qui est déjà à terre est indestructible) ressemble, dans leur œuvre, à Valissa, un disque atypique et enregistré sur scène où le duo s’était changé en trio avec l’instrumentiste David Darling en renfort. La musique de Hooson et Sirjacq, telle qu’elle se présente jusqu’ici, a, comme dans le jeu de go, toujours besoin pour prendre sa pleine mesure d’une liaison covalente, une sorte de point de projection qui constitue, pour ainsi dire, le troisième point d’un triangle imaginaire.

Cette fois-ci, c’est le Japon qui sert de point d’équilibre et d’articulation à la musique des deux hommes. L’album a été écrit là-bas lors d’une tournée. Dire qu’on a le sentiment de voyager et de glisser sur l’eau, de voler et de naviguer par-delà un territoire sensible en écoutant le disque est à peu près aussi pertinent que de dire qu’on reste immobile, aveugle mais néanmoins soumis à de multiples sensations. Est-ce de la magie ? Ou est-ce que ce qu’on ressent est le pur produit d’un savoir-faire qui changerait le ton en pure émotion comme d’autres le plomb en or ? Safe Within Your Arms est d’une beauté invraisemblable. La voix de Hooson ressemble à celle de Tim Keegan, l’ancien Departure Lounge, qui brillait, l’an dernier, sur l’album de Kid Loco. Elle a ce velouté mélancolique et cette patine qui font frissonner et qui donnent aux morceaux chantés l’idée qu’ils pourraient décider de notre vie. Les instrumentaux sont pires. Sirjacq emprunte au Japonais quelques-uns des titres de ses compositions. Kogarashi renvoie au vent d’hiver qui dessèche et enveloppe les arbres jusqu’à la mort. Kintsugi désigne cet art de réparer les fêlures et de recoller les morceaux qui dérive du travail des poteries traditionnelles. Aiseki consiste à partager sa table (au restaurant ou ailleurs) avec un étranger. Voilà ce qui arrive ici : on gèle, on recolle les morceaux, avant de boire une soupe entre humains. On entend des percussions locales sur quelques morceaux, des clochettes ou des notes de triangle, des bruits de feuilles qu’on froisse, le souffle d’un nuage qui passe au-dessus de nous, à moins qu’il ne soit dessous. Il est impossible de faire plus chaleureux et plus humain.

The indestructibility est le mariage parfait du minimalisme, du romantisme et d’une pop ralentie que l’on désignait jadis sous le terme de slowcore. C’est un album qui, dans son genre, et dans les genres entre les genres, n’est pas loin de figurer une forme de perfection. On peut prendre le disque par n’importe quel bout : d’Away à Kintsugi qui a de faux airs de Nick Drake, au mélodramatique My Thirst For You Is Where I Hide ou encore These Nights Without You, il est quasiment impossible d’échapper à la puissance mélancolique du disque.  How Scared I Am To Live est peut-être un peu moins aérien et réussi. C’est tout ce qu’on pourra concéder.

On ne va pas faire l’intéressant plus longtemps. Si on venait à vivre encore un peu, à aimer à nouveau, à mourir prochainement, si on venait à danser ou à prendre la main de quelqu’un, si on venait à être malade, à faire l’amour, ou à passer dix ans en prison ou sur une île déserte, si on venait à faire toutes ces choses ou à ne pas les faire, si on perdait la raison ou qu’on la retrouvait, on écouterait quand même ce disque devant tous les autres.

Tracklist
01. Safe Within Your Arms
02. Kogarashi
03. Silences Are All The Words I Have
04. Away
05. Kintsugi
06. My Thirst For You Is Where I Hide
07. These Nights Without You
08. Aiseki
09. How Scared I Am To Live
10. What You Could Not Know
11. Kyoshu
Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Ça décolle fort pour les Space Dukes

La France serait-elle en train de devenir peu à peu la vraie...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *