Non, nous ne sommes pas des anges ou la vie d’Heavenly (2ème partie)

Heavenly now par Alison Wonderland

Suite et fin de notre rétrospective Heavenly sur les traces desquels nous mènent les rééditions de leur quatre albums entamées en 2022 et achevées cet été, en attendant, on le sait dorénavant, une suite 30 ans plus tard.

Heavenly – The Decline And Fall Of HeavenlyHeavenly – The Decline And Fall Of Heavenly [Sarah records 1994 / Skep Wax 2024]

The Decline And Fall Of Heavenly: on n’y croit pas une seconde ! Le titre n’a rien de prémonitoire mais s’inscrit au contraire dans un humour anglais auto-dépréciatif que l’on connait bien. Il est bien évidemment inspiré de l’œuvre monumentale de l’historien britannique du XVIIIème siècle Edward Gibbon, The Decline And Fall Of The Roman Empire mais en guise d’auguste empereur, c’est un petit chaton cromignon qui pose devant des colonnades, une couronne de lauriers sur la tête. Ici, ni déclin ni chute ; la vérité, c’est que l’album a une nouvelle fois été précédé par la sortie en juillet et août 1993 de deux singles jumeaux absolument remarquables. Nous sommes en pleine période Riot Grrrrl et le groupe range ses papillons orangés pour sortir les crocs : Amelia Fletcher va devenir sans doute un peu à son corps défendant une icône féministe, le versant pop indé de l’américaine Kathleen Hanna de Bikini Kill. P.U.N.K. Girl est l’histoire d’une jeune fille à la forte personnalité affirmée qui peine à se faire accepter telle qu’elle est tandis qu’Atta Girl évoque une femme forte qui prend son destin en main face à son homme qu’elle ne peut plus voir en peinture et qui repart, la queue entre les jambes. Un titre absolument remarquable, mené tambour battant sur une grosse rythmique quasiment baggy et qui offre une passe d’arme impressionnante sur un double texte en forme de dialogue de sourds entre Cathy Rogers qui scande le point de vue du gars pendant qu’Amelia Fletcher détachée, tout en dédain incarné par son infinie douceur (sauf quand elle l’envoie se faire foutre d’un «Fuck You No Way» d’anthologie) exprime calmement son point de vue et sa détermination. Le single reçoit enfin une très bonne presse ainsi que de nombreux passages radio et impose définitivement Heavenly comme la tête de proue du label de Bristol.

L’album qui sort un an et quelque plus tard confirme cette tendance : le son est dense, de plus en plus travaillé et les claviers prennent enfin toute leur place, la plupart du temps sous forme d’orgues vintage qui virevoltent et s’imposent parfois sur les guitares ou synthétisant des sons de trompette (sur le très poppy Modestic), de xylophone et autres… Heavenly poursuit surtout sa direction créatrice qui consiste à ne rien s’interdire. Le groupe explore les variations de genre, de rythmes, les tiroirs mélodiques au sein d’un même titre, se laissant même aller jusqu’à un étonnant instrumental, Sacramento, qui livre sa ligne mélodique très surf à d’audacieux breaks en solo de batterie un peu éloignés de l’esprit punk qui se refuse normalement à ce genre de démonstration. Mais le groupe d’Oxford affirme sa singularité sans vraiment se soucier de ce qu’en pensera son public. Il n’a pas tort car l’album, une nouvelle fois relativement ramassé autour de 8 titres (12 pour la réédition incluant les singles) s’avère ici encore sacrément convainquant, collection de chansons particulièrement accrocheuses telle ce véritablement bipolaire Me And My Madness d’ouverture, le quasiment baggy Skipjack avec son entêtant cowbell qui claque en boucle, ou le plutôt drôle Sperm Meets Eggs, So What ? sur l’injonction à la maternité.

S’il fallait des preuves qu’Heavenly était en réalité loin du déclin et encore plus de la chute, en pleine vague brit pop, le très rock Itchy Chin éloignait franchement le groupe de son étiquette poppy pour s’ouvrir un horizon nettement plus dans l’air du temps sans toutefois renier ses origines ; une direction payante puisque le morceau est sans aucun doute l’un des deux ou trois temps fort de l’album avec le redoutable Three Star Compartment. Avec Matthew Fletcher s’amusant sur sa ligne rythmique en forme d’hommage au système ferroviaire britannique (pour le coup lui alors en pleine débandade), le morceau chemine gentiment mais quand la machine s’emballe, un peu à la manière du Wedding Present de l’époque (nous sommes entre le génial Seamonsters et le très bon Watusi), le morceau atteint des sommets sur une dernière minute trente absolument divine. Il faudra bien ensuite le tout doux et quelque peu amer She And Me pour redescendre en rythme mais pas en émotion avec sa structure minimale orgue/guitare/voix aux faux airs de feu de camps, conclusion on ne peut plus apaisée de ce qui reste pour beaucoup, à ce jour, le meilleur album d’Heavenly. On le sait, l’histoire va ensuite prendre une toute autre tournure, dramatique et inattendue

Heavenly – Operation HeavenlyHeavenly – Operation Heavenly [Wiiija records 1996 / Skep Wax 2025]

Il peut s’en passer des choses entre la fin d’un enregistrement et la sortie d’un album. A la fin de Sarah, Heavenly retrouve sans trop de mal une place sur un label, en l’occurrence chez Wiiija (inspiré du code postal W11 1JA du magasin Rough Trade de Talbot Road à Londres où travaille alors son fondateur, Gary Walker). Finalement, la surprise passée, le label semble lui correspondre à merveille : il est plutôt à la mode, bien introduit dans le milieu londonien et sa presse qui fait et défait les carrières et peut se vanter d’avoir déjà à son actif quelques beaux coups que nous évoquions en introduction. Pour le groupe aussi, ce changement de cap est finalement une belle opportunité : trois albums et six années à tourner lui ont permis d’engranger de l’expérience et se forger une solide réputation internationale et c’est avec un appétit un peu nouveau qu’il aborde cette nouvelle aventure. Sans rien révolutionner, continuant à travailler avec son producteur de toujours Ian Shaw, le groupe entre en studio avec plus de chansons que d’habitude et sort déjà de sa zone de confort dans laquelle la routine Sarah (2 singles / 1 album de 8 titres) le protégeait. Et puis survient le drame.

Le 12 juin 1996, à quelques semaines de la sortie de l’album prévue pour l’automne, celui qui paraissait de loin être le pitre de la bande met fin à ses jours, dépassé sans doute par des failles devenues trop grandes pour lui. Heavenly perd son batteur de toujours, créateur inventif malgré son kit minimal, dingue de cowbell, membre de Talulah Gosh à à peine 16 ans, un joyeux compagnon, un frère, un beau-frère, Matthew Fletcher. Forcément, Operation Heavenly en souffrira. Impossible après ça de tourner pour défendre le disque, impossible alors de regarder ses chansons dans les yeux, compliqué de valider une pochette dont Matthew Fletcher était aussi l’auteur, faisant pour une fois la part belle aux clichés de la photographe «star» de la scène indie pop, Alison Wonderland. Pour beaucoup de fans, cet album n’existe même pas ; impossible, malgré l’hommage qu’il méritait, de l’écouter sans penser à Matthew. Sa ressortie qui vient clore ce chapitre de rééditions par Skep Wax est donc une réelle opportunité de le redécouvrir.

Si Heavenly à l’époque est toujours officiellement un groupe d’Oxford, ses membres passent leurs soirées à fréquenter la scène londonienne et à s’ouvrir musicalement. Cela se ressent sur un album qui, sans renier complétement ses gènes poppy, va sensiblement durcir le son pour coller, un peu inconsciemment, un peu à dessein aux canons de l’époque, brit pop notamment. Les deux singles (que l’on retrouve désormais sur l’album, un autre changement d’habitude) précédant la sortie du disque avaient montré la voie : Trophy Girl édité sur un split avec Bis par K records, tout aussi addictivement pop soit-elle, est surtout marqué d’un sceau rock’n’roll assez marqué, notamment dans le jeu de batterie de Matthew Fletcher qui ne sautille plus du tout mais cogne, dur. Quant à Space Manatee, sortie juste avant l’album, si elle a tout pour faire partie des grands classiques du groupe, elle détonne tout de même par son refrain efficace mais qui ne fait pas vraiment dans la nuance à l’image d’une rythmique carrée, sans fioritures. En réalité, c’est tout au long de l’album qu’Heavenly va jouer sur ces contrastes d’une musique qui s’endurcit, s’électrise franchement tout en gardant des lignes mélodiques et vocales empruntes de douceur ; et encore, pas tout le temps.

C’est que comme l’album est rempli de garçons (Ben, Mark, Lenny), pas forcément très fréquentables à bien des égards, Amelia Fletcher et Cathy Rogers ne se privent pas pour le faire savoir en durcissant sensiblement le ton qui n’a pour le coup plus rien de poppy. C’est notamment le cas sur ce Mark Angel étonnamment Blurien et un rien balourd et même si Ben Sherman et Fat Lenny retrouvent des atours plus pop (orgues virevoltants, voix à nouveau enlevées), le propos sur les mauvais choix, les comportements malsains et les désirs divergents appesantissent quelque peu l’ambiance, quand bien même évidemment ils sont tout à fait légitimes et correspondent depuis toujours en fait aux inspirations d’un groupe qui a toujours placé l’idée de faire pour une fois une place, même petite, au point de vue féminin dans l’histoire de la pop. K-Klass Kisschase est d’ailleurs l’un des titres les plus ouvertement (riot) girly avec son abondance de papapapa ou de lalala-lala aériens mais aussi de couplets colériques puis apaisés, scandés, criés même, ce genre d’attitude avec lesquels on chasse les garçons idiots en leur faisant bien comprendre que, contrairement à ce qu’ils espèrent, ils n’auront pas le dernier mot et encore moins le dernier baiser.

Rock toujours, Cut Off (1’30” chrono) et Art School (1’44”) renouent sans la moindre fioriture avec la tradition punk pop du groupe, aussi basique d’efficace quand le plus surprenant (et sans doute moins intéressant aussi) Snail Trail va carrément lorgner sur une vision d’antiquaire, morceau que l’on jurerait sorti d’une petite galette labellisée Coral ou RCA Victor à la fin des années 1950 et chinée dans un bac aux Puces. D’ailleurs, petite surprise, Heavenly remonte pour de bon le temps jusqu’en 1965 pour livrer une reprise d’un morceau, loin d’être le plus connu de France Gall, Nous Ne Sommes Pas Des Anges. Si la française et les yé-yés en général jouissent depuis un moment d’une jolie côte de popularité chez les poppeux anglais, ils ont pris l’habitude de leur rendre hommage souvent d’une assez jolie façon et cette version très réussie de déroge pas à la règle. A vrai dire, si l’Operation Heavenly n’a rien d’un fiasco, il le doit en particulier à ce titre ainsi qu’au magnifique, enfin un titre magnifique serait-on tenté de dire, Pet Monkey. C’est donc en toute fin d’album qu’Heavenly retrouve son souffle avec ce morceau de nouveau joliment équilibré chanté avec un Calvin Johnson plus baryton que jamais, pas loin parfois de l’autoparodie mais uniquement pour donner le change et contraster avec les deux voix féminines dont la douceur mélancolique s’avère, comme tout le titre, particulièrement touchante.

Au final, si Operation Heavenly a tant peiné (et peine encore un peu) à convaincre, c’est, qu’au-delà de la symbolique forte qu’il traine sans le vouloir derrière lui, il est aussi apparu à cette époque charnière de 1996 au cours de laquelle bien des fans de pop se sont ouverts à d’autres genres musicaux et notamment celui qui entendait casser les antiques codes du rock. «Bad Timing», pour reprendre justement le titre d’un excellent disque de Jim O’Rourke sorti un an plus tard, pour un album sur lequel Heavenly ne sera jamais autant apparu sous des traits rock (des 50’s au 70’s) ; précisément ce rock’n’roll à papa qu’il s’agissait de fuir alors que toute une génération de musiciens s’y engluait avec plaisir et mauvais goût, ressuscitant attitude hautaines, effets de manches et psychédélisme de pacotille. Signe alors qu’il était donc temps de passer à autre chose ; pour eux aussi sans doute, mais pas pour les mêmes raisons.

Épilogue

Marine Research, soit les quatre Heavenly et un nouveau batteur sortira en 1999, outre une poignée de singles Sound From The Gulf Stream, un album d’ailleurs même pas sorti au Royaume-Uni, qui avait ses qualités mais ressemblait surtout à un impossible chapitre à conclure, même en changeant de nom car il ne pouvait en être autrement. Mais le cœur n’y était de toute évidence plus. Cathy Rogers sera la seule à disparaitre de la scène musicale. Peter Momtchiloff va écumer tout un tas de groupes pop des années 2000, participant à la reformation de deux légendes indés, les Razorcuts et les Would-Be-Goods, rejoignant les éphémères et / ou confidentiels Family Way, Speed Of Sound ou Tentacles ou participant à la plus durable aventure de Scarlet’s Well, groupe fondé par un certain Ganesh Seshadri, plus connu sous le nom de Bid, fantasque leader du Monochrome Set. Amelia Fletcher, outre quelques apparitions en tant qu’invitée, poursuivra avec son compagnon Rob Pursey l’exploration de toutes les facettes de leur passion à travers Sportique ou Tender Trap et les toujours actifs The Catenary Wire et Swansea Sound. Une passion qui ira jusqu’à leur faire prendre leur destin en main avec la création en 2020 du label Skep Wax, d’abord uniquement digital puis, le couple se prenant au jeu, en passe de devenir aujourd’hui l’une des références de la pop indépendante britannique, un peu à la manière dont l’était Sarah Records à l’époque. Jolie façon de boucler la boucle et de préparer l’avenir qui s’écrira début 2026 sous la forme d’un tout nouvel album d’Heavenly dont vous présentions il y a quelques semaines le premier extrait, Portland Town.

Tracklist The Rise And Fall Of Heavenly
01. Me And My Madness
02. Modestic
03. Skipjack
04. Itchy Chin
05. Sacramento
06. Three Star Compartment
07. Sperm Meets Egg, So What?
08. She And Me
09. P.U.N.K. Girl (single Sarah 81 – 1993)
10. Hearts And Crosses (single Sarah 81 – 1993)
11. Atta Girl (single Sarah 82 – 1993)
12. Dig Your Own Grave (single Sarah 82 – 1993)
13. So? (single Sarah 82 – 1993)
Tracklist Operation Heavenly
01. Trophy Girlfriend
02. K-Klass Kisschase
03. Space Manatee
04. Ben Sherman
05. By The Way
06. Cut Off
07. Nous Ne Sommes Pas Des Anges
08. Mark Angel
09. Fat Lenny
10. Snail Trail
11. Pet Monkey
12. You Tore Me Down (single Wiiija WIJ58 – 1996)
13. Art School (single Wiiija WIJ58 – 1996)
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Crédit photo: Alison Wonderland

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