Le nouvel album de Jenny Hval offre enfin l’opportunité de mettre d’accord aussi bien les mélomanes les plus atteints que les écoutants dont le faible se porte parfois trop naturellement sur le fameux sous-champs pop des “jeunes chanteuses”, catégorie anthropo-musicale bien vivace, mais dont la qualité laisse souvent à désirer. Et pourtant, à la seconde même où nous nous apprêtions à appuyer sur “lecture”, nous n’étions pas prêts… Disons le sans ménagement : ce septième album solo (neuvième, en incluant ceux collaboratifs), Iris Silver Mist est une merveille, et risque d’occuper le peloton de tête de nos classements annuels.
Parce que je le chante bien
Indie folk : un genre qu’on aime mais qui, là encore, est souvent associé à cette catégorie qu’on craignait un peu à raison, mais aussi un peu à tort. Beaucoup, avec recul. Dès l’ouverture, on pense a quelques gloires du genre, comme Beth Orton dont le dernier album nous avait déjà bouleversé. Et cela va bien sûr au-delà. Difficile de ne pas songer à la voix de Björk tout autant qu’au surnaturel de Kate Bush. À Frankie Rose, aussi, et pas que pour nous faire une fleur. Dès Lay down, nous voilà projetés quelque part dans un coin de Loire ou de Scandinavie – c’est du pareil au même, face à un beau paysage vivant silencieusement de frais. L’heure est minérale, le soleil de passage, et c’est branches ouvertes que les arbres nous accueillent. Sur le All night long de la chanteuse norvégienne, c’est à la tout aussi prodigieuse Hannah Reid de London Grammar auquel on est instinctivement renvoyé, preuve que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne niveau maîtrise de la langue de Shakespeare. L’album est tout en nimbes, convoquant ouate et voix florales, celles-ci se faisant tantôt oisives, animales. Soucieuse, parfois, mais portant leur rayon d’espoir. Elle donne envie de s’affaisser devant toutes les saintes du monde, les nappes nous laissant pantelants en nos nippes de chair.
Un nuage passe… de manière aussi naturelle que les pistes se succèdent. À notre ère d’hyperproductivité, les interludes, par leur sur-utilisation, se sont normalisés, perdant leur magie première, c’est-à-dire une petite expérimentation curieuse et appréciée par le musicien mais non suffisamment développée pour en faire un titre, offrant souvent une transition, un entracte bienvenu. Eh bien, ici, ils ont cette qualité de ne jamais sortir du rang, tout en donnant l’impression d’être bien plus que des embryons de morceaux, leur durée étant mûrement réfléchie. Tout ruisselle dans une fluidité forçant le respect, comme l’éclosion de l’aube succède à l’enterrement de la nuit, lequel est suivi du bruissement végétal.
Tous les parfums du monde
La frondaison caresse une maison d’une sobriété moderne, dans une parfaite coexistence. L’album est le résultat du confinement de la chanteuse avec sa mère, le fruit de l’attente. De l’expérience de l’inattendu. En résulte un condensé d’interrogations, sur l’avant et l’après. L’étrangeté même d’une salle de concert pleine, puis vide d’êtres, à quelques heures d’interval. L’album ne se lance donc ni dans des pérégrinations dans la nature masquant une misanthropie, ni dans des abstractions manquant de corps. Il est un album témoin, un collage intime et parfaitement réfléchi de souvenirs où pensées poétiques et réflexions philosophiques se voient toujours agrafées à un élément personnel (un concert, un parfum, etc.) de la chanteuse, les premières dérivant des secondes : “I don’t know what free is / But I think you do / Take responsibility for your forms“. L’écriture est une force de mystère et d’incarnation, réussissant à éclairer un malaise (tout à la fois personnel et commun) avec pudeur, sans éventer les poussières de nos chambres individuelles : “She wants to disappear / She wants to be ashes“. La chanteuse porte ses lettres, citant les poètes Heiner Müller et Gertrude Stein. Présence puis absence, mirages numériques (Baudrillard, es-tu là ?), expectation de l’incertain … Pendant ce temps, dehors, le chant du monde, tangible et sensible, rejoue inlassablement sa partie à l’orée du jour, dans un éternel renouveau.
“Je suis là. J’existe. […] Ne chipotons pas. C’est un étonnement. C’est une stupeur“, inscrit d’Ormesson dans l’incipit de son Guide des égarés, adjectif qui se marie assez bien au désarroi atmosphérique de cet l’album. Que faisons-nous là, nous, dormeurs éveillés ayant oublié de savourer les splendeurs tatouées sous les yeux ? De par la jeunesse de la chanteuse, il est probable qu’elle est écouté des bandes-sons de jeux (ou des films de Cliff Martinez), se répercutant dans une confection magnifiée (Spirit mist), notamment quand la musique évoque en nous tout le folklore minéral de déambulations sylvestres, monde discret des petites choses et esprits se muant dans l’humilité silencieuse.
Le lecteur de cette critique n’ayant pas encore écouté l’album sera néanmoins surpris d’un album extrêmement condensé, architecturé. Dans sa liberté interne, sa sophistication et son spoken word, le nom de Caroline Polachek nous revient plusieurs fois. Les vapes du dernier né de Devendra Banhart par Cate Le Bon, également. Et c’est sur une piste dont les mots (nous) manquent – I want the end to sound like this, morceau d’ambiant qui n’aurait pas dépareillé chez Brian Eno ou Ferry – que s’achève le voyage ; dans l’élévation. Nous n’en dirons plus sous peine de trop en dévoiler. Depuis cette découverte, nous creusons avec emballement la discographie de Hval, et Iris Silver Mist semble s’inscrire dans le parfait sillon de l’œuvre. Nous aimons cet album de brumes et de lumières. Et vous, qu’attendez-vous pour nous rejoindre ?

