
Début d’été 1996. Sarah records a mis la clé sous la porte depuis près d’un an, laissant tous les groupes, tous « ses groupes Sarah » orphelins de label. Certains vont s’en sortir mieux que d’autres et c’est logiquement que l’un des plus importants, Heavenly, trouve alors refuge chez Wiiija, éclectique label londonien en vogue qui abrite à l’époque quelques pépites comme Cornershop, Comet Gain, les trop méconnus Guv’ner, la fraude Bis ou encore Free Kitten, side-band d’une certaine Kim Gordon. Le quintet d’Oxford prépare activement son quatrième album, Operation Heavenly dont la sortie est prévue en octobre quand un drame terrible vient secouer le groupe : son batteur, Matthew Fletcher met fin à ses jours, laissant sa sœur, Amelia Fletcher et les trois autres membres dans la plus profonde des tristesses. Operation Heavenly sortira mais ne sera jamais défendu sur scène, ni en Grande-Bretagne, ni au USA où K records le sort également, pas plus qu’au Japon ou en Europe où il bénéficie d’éditions locales et le groupe finira par se séparer le temps du deuil pour mieux renaitre sous le nom des éphémères Marine Research en 1998/99 avant de tirer le rideau, presque pour de bon.
Milieu d’été 2025. Le temps a fait son œuvre, Matthew est devenu un beau souvenir dont l’héritage survit à travers les rééditions soignées des quatre albums d’Heavenly que sa sœur Amelia et son conjoint-bassiste Rob Pursey ont lancé depuis novembre 2022 sur leur propre label Skep Wax qui vient de ressortir Operation Heavenly pour clore ce chapitre et en ouvrir un nouveau début 2026. Retour sur quatre albums majeurs de l’International Pop Underground, la pop indé, la pop anorak, la cutie pop anglaise, appelez-la comme vous voulez, mais aussi d’une vision féministe, joyeuse et engagée de la musique et à travers elle de la vie.
Heavenly – Heavenly Vs Satan [Sarah records 1991 / Skep Wax 2022]
Lorsque sort I Fell In Love Last Night en mars 1990, première trace de la discographie d’Heavenly, Sarah records est déjà devenu un label culte dont les singles se collectionnent autant qu’ils s’apprécient. Même si le «son Sarah» est une pure invention journalistique, les fans font avant tout une confiance aveugle en les bons goûts de Clare Wadd et Matt Haynes et se ruent yeux fermés et oreilles grandes ouvertes sur ces sorties qui se succèdent à un rythme effréné. Pour les plus jeunes, le groupe tout neuf débarque de nulle part et, à l’ère pré-internet où les fanzines font comme ils peuvent pour amasser patiemment les infos d’autant qu’il est alors courant de ne jamais mentionner les noms de famille dans les crédits, on ne sait trop rien de ce nouveau groupe. Seuls les poppeux plus aguerris et probablement un poil plus âgés reconnaitront la patte Talulah Gosh, groupe lui aussi devenu mythique dont les 4 membres d’Heavenly faisaient partie de 1986 à 1988 et dont Sarah compilera l’année suivante les sessions BBC chez Janice Long et John Peel sur They’ve Scoffed The Lot, un mini LP toute en urgence punk-pop.
La première écoute de l’inaugural I Fell In Love Last Night qui commence par un bégaiement depuis abandonné sur les compilations de singles et rééditions est plutôt surprenante. Malgré l’esprit du label, sa vision moderne, égalitaire voire féministe de la société, anglaise du moins, il aura fallu attendre sa 30ème référence pour découvrir un groupe ouvertement féminin. Pas tant dans son line up d’ailleurs puisqu’Amelia Fletcher restera la seule femme du groupe jusqu’à l’arrivée de Cathy Rogers mais plus dans le sens où elle écrit et compose l’ensemble des chansons qui reflètent alors sa personnalité et ses aspirations là où les femmes présentes sur les premiers disques du label se contentaient de seconds rôles aux chœurs, rares instruments ou design des pochettes. Avec le formidable Our Love Is Heavenly, second single précédant la sortie de ce premier album, Heavenly plante d’emblée un décor fait d’histoires d’amours contrariées, de garçons un peu idiots, de rythmes le plus souvent fou tout en cavalcades, de guitares cristallines et de voix angéliques. De toute évidence, le groupe vient une nouvelle fois contredire les préjugés sur le label en ne ressemblant à rien d’autre de ce que Sarah avait sorti jusqu’ici même si on retrouvera forcément quelques accointances avec les belles guitares de The Springfields par exemple.
Heavenly Vs. Satan, premier album du groupe sort en Janvier 1991. Avec sa belle pochette verte et dorée et son logo en lettres grasses incrustées de petites fleurs dessinées, Heavenly affirme une esthétique twee pop dont il ne se défera jamais et fera bien des émules. Il a souvent été reproché au groupe sa trop grande unité de sonorité et s’il est certain que la formule on ne peut plus classique deux guitares / basse / batterie ne laisse pas tellement d’espace à une folie créatrice, la réédition (et donc réécoute) de l’album laisse clairement apparaitre des nuances plus marquées. Si Lemonhead Boy ou It’s You sont de purs morceaux de punk-pop joués à cent à l’heure, complétement dans l’esprit de Talulah Gosh (reconstitué puisque les choristes The Catherines Of Arrogance ne sont autres que Eithne Farry et Elizabeth Price, anciennes membres du groupe), Heavenly va introduire plus de diversité dans ses compositions tout en affirmant ce son jangly fait de guitares qui carillonnent, se laissant souvent divaguer sur quelques très belles harmonies solo signées du discret Peter Momtchiloff, le sage de la bande. Si l’introduction de Boyfriend Stays The Same tisse un lien avec d’autres titres du label en rappelant le bruyant White des Field Mice sur leur premier album Snowball avec son beat saccadé et ses explosions de cymbales, le quatuor s’affirme surtout comme l’auteur de petits morceaux de bonheur intégral sur des chansons entières (le magnifique Shallow pourrait très bien vous soutirer une larmichette) ou des passages d’anthologie parfaitement exécutés comme le break bruyant de Stop Before You Say It ou la cavalcade de guitares qui enflamme la fin de Don’t Be Fooled, le genre de passage musical qui vous fait dire que tout, absolument tout est possible dans la vie.
Pour être tout à fait honnête puisque, s’agissant d’une réédition, on s’autorise aussi le droit de convoquer les souvenirs, Heavenly Vs. Satan qui marque une première rupture franche dans l’idée que l’on se faisait de Sarah records (la noisy pop sensible des Field Mice ou d’Another Sunny Day, la pop timide de Brighter, les petits bijoux romantiques de St Christopher) n’aura pas été d’une évidence immédiate et il s’appréciera à l’époque plutôt sur la durée, notamment quand le groupe va monter en puissance.
Heavenly – Le Jardin de Heavenly [Sarah records 1992 / Skep Wax 2023]
Une montée en puissance qui ne va pas tarder puisqu’à l’époque, on ne lézardait pas vraiment et que dans une certaine tradition de la pop musique que le streaming permet aujourd’hui de perpétuer, on n’hésitait pas à enchainer. C’est donc cette même année 1991 que le groupe s’attèle au successeur de son premier album et sort en plein été So Little Deserve, jolie chanson toute douce qui voit le groupe s’enrichir de la présence de Cathy Rogers aux chœurs et claviers. 1991 sera aussi l’année de la première carte postale US avec le single She Says qui sort sur le grand-frère américain K Records, début d’une longue collaboration amicale entre le groupe et Calvin Johnson, fondateur du label en 1982 et membres des déjà légendaires Beat Happening. Le Jardin de Heavenly qui sort quasiment un an plus tard, en tout début d’été 1992 ne va rien révolutionner mais affirmer ce que le groupe prétendait être sur son premier album, en mieux.
L’album bénéficie dès sa sortie, en plus de son original chez Sarah, de versions française (le label jouit alors d’une certaine côte de ce côté de la Manche grâce à Bernard Lenoir notamment), japonaise et américaine qui vont asseoir son statut d’icône de l’internationale pop. Le groupe affirme aussi sans vergogne son imagerie twee à fond avec sa pochette orangée aux papillons dessinés qui tranchent avec celui très académique de House Of Love sur son « album papillon » tout droit sorti d’une muséum d’histoire naturelle. Les prétentions d’Heavenly sont sans excès et on est d’abord là pour s’amuser et cela se ressent sans peine dès les premières écoutes d’un album qui respire la simplicité, la bonne humeur et la joie de vivre. Mais jamais au détriment de morceaux qui gagnent indubitablement en consistance. Le meilleur exemple est sans aucun doute l’impeccable rencontre musicale avec le correspondant d’Olympia Calvin Johnson qui livre avec Amelia Fletcher un formidable duo entré dans l’histoire secrète de la pop. Le groupe y renforce son esthétique et, loin d’en faire un objet expérimental malgré les multiples directions prises en 3 minutes et 20 secondes (le duo qui se répond, le chanté parlé, les claviers qui prennent de la place, les ruptures de mélodies), concocte un morceau à l’immédiateté indécente. Sarah records était un label de principes : pas de singles extrait des albums. Certes, mais plus de trente ans après, on se demande encore si ce C Is The Heavenly Option n’avait tout bonnement pas tout ce qu’il fallait pour finir en tête du top 25 indie de l’époque.
L’arbre ne cache aucune forêt et l’album, ramassé comme il se doit, comportant de nouveau 8 titres impose cette fois Heavenly comme l’un des grands noms du label, sinon le plus grand. La place prise par les claviers de Cathy Rogers reste encore assez modeste et ce sont plus ses chœurs haut perchés qui viennent renforcer la voix d’Amelia Fletcher que l’on remarque. L’autre évolution notable est l’abandon du punk-pop hypervitaminé : la page Talulah Gosh semble cette fois tournée et le groupe va s’installer dans un tempo sensiblement plus posé, n’hésitant plus à carrément tamiser la lumière et baisser d’un ton ou deux sur le très doux-amer And The Birds Aren’t Singing Anymore mais surtout laissant apparaitre un goût certain pour les batteries sautillantes et chaloupées qui vont devenir une véritable signature rythmique. Pourtant, Tool et Corduroy Orange Dress, bien que plaisants, souffrent d’un peu de faiblesse et ne répondent pas totalement aux promesses d’un Starshy introductif d’une belle profondeur, notamment dans son impeccable seconde partie. Different Day peine lui aussi un peu à décoller mais se sauve par un refrain tout simplement formidable, pas-de-deux d’une grande beauté entre la mélodie vocale des deux chanteuses et la guitare subtile d’un Peter Momtchiloff rayonnant.
Mais comme souvent, hormis le tube parfait qui ouvrait la face B d’origine (ces rééditions augmentées modifient sensiblement la coupure du changement de face, qui a, pour les puristes, toute son importance), c’est en toute fin de la version 1992 qu’il faut aller chercher le second sommet de ce jardin vallonné. Ce Sort Of Mine qui concluait l’album est un modèle encore inégalé de pop sautillante et gentiment noisy, tonitruant dès la première seconde, parfait dans sa seconde partie avec son double break qui accompagne la montée en puissance de vocalises angéliques puis l’arrivée, enfin pour tout dire, d’un clavier un peu moins discret en mode piano électrique qui va, petit indice, préfigurer une direction qu’Heavenly va emprunter par la suite.
[à suivre…]Interview paru à l’époque
02. Boyfriend Stays The Same
03. Lemonhead Boy
04. Shallow
05. Wish Me Gone
06. Don’t Be Fooled
07. It’s You
08. Stop Before You Say It
09. I Fell In Love Last Night (single Sarah 30 – 1990)
10. Over And Over (single Sarah 30 – 1990)
11. Our Love Is Heavenly (single Sarah 41 – 1990)
12. Wrap My Arms Around Him (single Sarah 41 – 1990)
02. Tool
03. Orange Corduroy Dress
04. Different Day
05. C Is The Heavenly Option
06. Smile
07. And The Birds Aren’t Singing
08. Sort Of Mine
09. So Little Deserve (single Sarah 51 – 1991)
10. I’m Not Scared Of You (single Sarah 51 – 1991)
11. She Says (single K records IPU XXV – 1991)
12. Escort Crash On Marston Street (single K records IPU XXV – 1991)
Crédit photo : Alison Wonderland

