Youri Defrance : la liberté absolue contre la Covid

Youri DefranceIl faudra un certain temps avant que l’univers du rock indépendant se réorganise. Il est possible toutefois, comme on le disait précédemment à propos du Wedding Present, que les petites et moyennes cylindrées aient plus de facilité à passer la crise et à recomposer leur économie domestique que les acteurs les plus importants du marché, lesquels reposaient et reposent (encore) sur l’enchaînement médiatisé ou pas des ventes/sorties d’album et des tournées. La presse musicale a du plomb dans l’aile et il n’est pas certain que dans la clandestinité, les auditeurs potentiels mettent beaucoup d’énergie en ce moment à sortir des limites de leur communauté. Il faut donc pour chacun compter les siens et tenter de concentrer ses efforts sur sa petite légion de fidèles.

A son échelle éco-microscopique, Youri Defrance, qu’on suit avec une attention souvent stupéfaite depuis quelques temps maintenant, ne ménage pas ses efforts pour essayer de faire vivre son art et de s’exprimer dans la voie qu’il a choisie. Après un album live dont on avait rendu compte ici en mars, l’artiste du monde vient d’annoncer coup sur coup la sortie d’un nouvel album, baptisé Dreamtime, et la commercialisation à compter du 25 août d’un live streaming vidéo d’un des concerts qu’il a donnés récemment. L’artiste continue, malgré tout ce qui arrive, de poser son wigwam, sorte de tente bâtie en partie de ses mains, dans laquelle il célèbre d’étranges cérémonies concerts ouvertes à un public compté.

Accompagné d’un musicien (batteur), le chanteur guitariste évolue ainsi sur le fil, superbe, de ses vocalises gutturales et empruntées aux chanteurs d’Asie. Entre blues, folk et chamanisme panthéiste, Youri DeFrance multiplie les installations et vient de retirer ses billes de bandcamp pour se soustraire définitivement à la ponction du diffuseur international. Les enregistrements transitent par la bande, via wetransfer, les annonces se font par sms ou mail tandis que le retrait des réseaux sociaux et autres plateformes payants est sonné par l’artiste, comme si le salut venait d’un repli stratégique et quasi idéologique au lo-tec d’avant le commerce électronique.

En appui de ce live streaming qui sera donc révélé le 25 août depuis son site, le chanteur sera de retour sur le terrain et assurera sous la tente deux dates entre Lyon et le Puy en Velay (les 1 et 2 septembre) et quatre dates bretonnes (Finistère, Côtes d’Armor), les 1-2, 30 et 31 octobre. Le premier concert sera donné ici :  45°07’20.9″N 4°18’21.1″E. Le second ici : 48°21’07.6″N 2°29’46.3″W. Et le troisième à cet endroit : 48°22’39.5″N 3°23’11.4″W.  Youri Defrance existe par delà les salles. Ses concerts sont désignés désormais par des points sur la carte, des espaces clandestins de liberté organique, où à la jonction des latitudes et longitudes indiquées se nouent de singulières rencontres entre hommes, femmes, animaux-totem et puissances naturelles. Les concerts sont placés sous les auspices d’une lune favorable ou d’un changement d’influence. Cela se réserve comme on réserverait un ticket pour les catacombes, comme on recevait jadis les coordonnées d’une rave ou d’un rendez-vous secret.

A écouter l’extrait de son nouvel album, on se demande s’il n’y a pas, dans cette tentative de réinvention d’une économie souterraine en dehors des forces structurantes du marché, une voie nouvelle pour la poésie et l’expression de la liberté élémentaire. L’ésotérisme est-il en train de devenir le nouveau lo-fi ? Ne dépendre que de soi est sans doute la meilleure façon de réussir ou de rater les choses avec soin.

Crédit photo : Youri Defrance

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