Paul Félix / Going To Limoges
[Hot Puma Records / Inouïe Distribution]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Paul Félix - Going To LimogeIl y a bien des routes qui mènent à Limoges mais l’une des plus belles est certainement la Route Nationale 21 qui serpente à travers les collines du Périgord Vert, traverse des villages au nom merveilleux (La Coquille) ou chargé d’histoire (Chalus, là où mourut Richard Cœur de Lion) avant de plonger vers la vallée de la Vienne. Paul Félix arpente-t-il ces routes pour avoir ainsi nommé son premier album solo, plus de quarante ans après ses débuts bordelais au sein de Gamine ? Bien possible qu’il ait trouvé en ces lieux reculés, cette France du vide, son havre pour poser valise et guitare après quelques années de tourbillon qui ont vu Gamine toucher du doigt un véritable succès populaire avec Voilà Les Anges mais aussi, classique revers de la médaille, s’enfoncer dans des tensions internes et avec la maison de disque. Un Real Atletico peu probant et de courte durée plus tard, celui qui était à l’époque plus connu sous le nom de Paul-Vincent Visconti abandonnait alors sa guitare et entamait une longue introspection bouddhiste qui allait finir par révéler, bien des années plus tard, son irrésistible besoin, quasi vital, d’écrire et de composer.

Going To Limoges, ce premier album qui sort sur le label belge Hot Puma Records est le logique prolongement d’un petit EP pour happy few (dont on vous avait invités à faire partie) sorti en 2024 et marquant donc le véritable retour de l’une des voix de la pop française des années 1980. C’est qu’ils étaient peu nombreux alors à tenter de séduire et contenter un public français tourné faute de mieux vers l’Angleterre post-punk et new wave, en se frayant un chemin entre un rock alternatif keupon pas toujours d’une grande finesse et une variété synthétique calibrée pour un Top 50 tout puissant. Pour ce public-là, nous, vous peut-être, Gamine aura ouvert bien des portes et sera rentré dans bien des histoires intimes, signe avant-coureur, mais on ne le savait pas encore, de ce qui allait se passer quelque temps plus tard avec Les Objets, Dominique A, Katerine, et tous les autres. Ces retrouvailles sont donc un peu nostalgiques, forcément, mais Going To Limoges est aussi et surtout un disque du Paul Félix d’aujourd’hui, sans doute plus apaisé et sage qu’à l’époque de ses 20 ans ; un disque intemporel de pop hors du temps.

Omniprésent sur le disque et à présent sur scène, c’est à Fabien Cahen que l’on doit d’avoir poussé Paul Félix à sortir de sa retraite. Plus connu pour avoir accompagné une bonne partie des artistes pop français à la guitare que pour sa propre carrière en demi-teinte, il est l’artisan de ce retour, sans doute pas au premier plan comme à la fin des années 1980, mais dans le cœur de toutes celles et tous ceux qui ont grandi avec cette idée qu’il était aussi possible d’exprimer une pop classieuse en français. Si l’accueil fait à Going To Limoges est chaleureux, ça n’est pas que par esprit de madeleine mais bien parce que Paul Félix et ses acolytes livrent un très beau disque d’amour universel fait de hauts et de bas, de rencontres simples et touchantes, comme les mélodies qui irriguent ces 11 titres.

Pour une fois, on ne râlera pas sur la présence des quatre titres du EP sur l’album : sa production et sa distribution ont été bien trop confidentielles pour ne pas offrir à un plus large public ce qui était déjà de très bons morceaux d’autant plus qu’ils sont ici sensiblement réarrangés pour mieux coller à une certaine ambition sonore de l’album. Trois d’entre-eux l’introduisent, comme pour mieux marquer cette continuité dans un retour qui semble monter en gamme. À Une Avalanche le rôle du manifeste qui exprime le mieux qui est le Paul Félix d’aujourd’hui : un musicien perdu d’ouïe depuis trop longtemps et qui parvient dès les premières notes à se rendre aussi désirable qu’auparavant par son sens de la mélodie boisée qu’une incontournable guitare folk et des arrangements soyeux ne cessent de souligner ; un chanteur dont le timbre, toujours aussi caractéristique, s’est pourtant débarrassé, âge aidant certainement, de ses oripeaux maniérés jusqu’à la caricature qui pouvaient parfois agacer. Le single parfait, Se Pourrait-il ? enchainé à Perdu Dans Tes Yeux donnent eux la coloration de l’album : il y est beaucoup question d’amours. Contrariés et achevés pour le premier, mal pour un bien, véritable déclencheur de l’envie d’écrire à nouveau, bienheureux et plein de perspective à deux pour le second. Comme à l’époque de Gamine, sans doute parce qu’au fond, on ne se refait jamais complétement même après tant d’année à mieux essayer de se connaitre, deux titres en anglais viennent prolonger cette complexité des sentiments amoureux et rappeler d’où Paul Félix vient vraiment, de cette école anglo-américaine qui, des Beatles aux Beach Boys, ne cessera jamais d’irriguer la musique pop. Fonctionnant donc en miroir, Hello Hello est un titre de rupture qui prend assez franchement de faux airs d’Elliott Smith quand Let’s Pretend (We’d Be Blind) est une invitation à assumer l’amour dans ses moments les plus difficiles appelant à accepter de ne pas tout relever afin de préserver l’essentiel.

La seconde partie du disque, la face B si l’on veut, est elle marquée du sceau d’un certain coup d’œil sur le passé. Elle commence elle aussi par le quatrième titre du EP, le très beau Ta Tendresse, porté par un texte magnifique qui renvoie à la relation parfois complexe au père absent. Proche dans l’esprit et la forme du joli travail de Frànçois Atlas autour des Fleurs Du Mal en 2018, Green, reprise du poème de Paul Verlaine chanté par Léo Ferré en 1964 sur son album consacré aux merveilleux Verlaine et Rimbaud est le fruit d’un rêve, peut-être pas familier, que Paul Félix fit lors d’une retraite, lui rappelant à quel point la musique avait encore du sens et ne pouvait pas disparaitre ainsi de sa vie. Une vie musicale dont il se remémore les étapes avec le chaloupé Porte-à-Porte qui convoque le court temps de vie musicale que fut l’existence de Real Atletico fondé avec des ex-membres du Cri De la Mouche mais surtout avec une version plus personnelle, dépouillée et conforme à ses aspirations actuelles du tube de 1988, Voilà Les Anges. Le léthargique et méditatif Dernier Voyage sur lequel les deux autres compères de l’aventure, Alain Verderosa à la basse et Philippe Entressangle à la batterie laissent éclater toute la rondeur de leur jeu est une forme de contrepied à l’autre grand tube de Gamine, Le Voyage quand Going To Limoges est une supplique douce-amère, invitation à partir sans se retourner mais surtout à ne pas partir.

Alors oui, Going To Limoges est un disque qui se plait à convoquer par moment les fantômes du passé. Ça n’est à vrai dire pas très étonnant après une trentaine d’année de quasi silence musical ; à l’image de la jolie pirouette en forme de signature, point final de cet album de retour, il était sans doute nécessaire pour Paul Félix de jeter tous ces petits coups d’œil par-dessus l’épaule pour mieux repartir de l’avant. Est-ce si grave ? Assurément, non. L’album parle de lui-même : toujours mieux qu’une réédition, il est l’expression d’un besoin fondamental, viscéral, d’exprimer à travers des chansons le sentiment d’un moment, celui ici de s’être pleinement retrouvé dans sa peau et son âme de chanteur, musicien, auteur, compositeur. A sa (nouvelle) mesure, Paul Félix renait musicalement et repart sur les routes ; rassurez-vous, pas seulement en direction de Limoges.

Tracklist
01. Une Avalanche
02. Se Pourrait-il?
03. Perdu Dans Tes yeux
04. Hello Hello
05. Let’s Pretend (We’d Be Blind)
06. Ta Tendresse
07. Green
08. Porte à Porte
09. Dernier Voyage
10. Going to Limoges
11. Voilà Les Anges
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