Interpol en mode Antics à la Philharmonie pour Days Off : c’était mieux avant

Interpol Days Off 2023La rengaine est soûlante et gâche-plaisir mais il faut avouer que l’Interpol d’aujourd’hui paraît bien petit quand on le compare au jeune groupe qu’on avait découvert au début des années 2000. Leader du renouveau du rock new-yorkais, le groupe de Paul Banks était aussi stupéfiant sur disque (l’indémodable Turn On The Bright Lights) qu’il était puissant, précis et impressionnant sur scène. L’Interpol de l’époque (2001-2005) pour faire simple était un groupe serré caractérisé par l’efficacité (mémorielle) de son post-punk lorgnant du côté de Manchester années 80, ses textes très américains un brin hermétiques et surtout la voix dominatrice et spectaculairement supérieure de son chanteur. De ces trois atouts majeurs, l’Interpol qui se présentait hier à la Philharmonie dans le cadre de sa tournée festivalière d’été (Days Off ici) n’a peut-être vraiment conservé que le second : les textes, soit le moins déterminant des trois, puisqu’on ne les entend plus quand les deux autres n’y sont pas.

Lancé par une prestation remarquée de Jenny Beth (ex-Savages comme on dit), assez fascinante dans le cadre protégé et privilégié de la Philharmonie. La jeune femme a fait trembler les murs, fait sauter (sautiller du moins) les Bourgeois bohèmes et autres quadras venus pour la suite, en balançant avec entrain, conviction et un poil de sensualité son electro-punk tribal et féministe. Donnant à cette salle académique de faux airs de Sion (Matrix) un soir de goûter d’anniversaire de Keanu Reeves, Beth ne ménageait pas ses efforts vocaux pour embarquer tout son monde dans ses chansons slogans irrésistibles. On pensait tantôt à Siouxsie (jeune) pour la puissance vocale et l’empreinte gothique de certaines constructions, tantôt à Yolandi Visser (Die Antwoord) pour l’énergie, d’autres fois (plus rares) à Chris/Christine et ses reines, pour l’efficacité dansante. La grosse demie-heure de concert permettait au groupe de livrer au moins deux nouveaux titres, bien écrits et très plaisants, nommés (si on ne fait pas erreur) Wonderful Life et New World. Plus travaillée et mélodique, la seconde partie du set semblait plus adaptée au lieu et au public et mettait en relief l’évolution musicale du groupe, capable d’embrasser désormais un très large spectre musical et d’afficher une grande et belle variété.

Interpol Days Off 2023

De variété il n’était évidemment pas question avec les Américains d’Interpol qui entraient et sortaient de scène bien campés sur leurs bases : un son indépendant gonflé aux amphétamines pour occuper les grandes salles, les stades et en mettre plein les oreilles à un public enamouré. La salle était pleine à craquer bien entendu, bien fréquentée et changée en mode fosse à rock pour l’occasion. Le programme était annoncé et tenu : Interpol interprétait d’abord son deuxième album, Antics, dans l’ordre et sans se détourner de sa tâche, avant de revenir pour une deuxième partie en 8 chansons et 30 grosses minutes, musardant dans toute leur discographie. Alors que le groupe était passé maître durant son premier mandat de sept ans (disons jusqu’à Our Love To Admire) pour reproduire sur scène quasi à l’identique le montage de ses disques studio, le quintet (de scène) actuel était un peu plus à la peine pour restituer le son de l’époque. Antics était déjà un album de transition entre la fougue du premier disque et la nature plutôt atmosphérique des disques qui suivraient, Interpol passant rapidement d’un groupe de chansons à un groupe d’ambiance, évolution consacrée avec son dernier LP, The Other-Side of Make Believe, plus illustratif que marquant. Le son (d’où on se situait, au balcon) était non seulement trop fort mais globalement mal équilibré, dominant (on y reviendra) trop facilement la voix de Banks et laissant apparaître un manque de cohésion évident entre l’excellent Sam Fogarino à la batterie et le bassiste appointé pour la tournée. Sur ces bases rythmiques pas si nettes, Kessler, toujours aussi fringant et agité des mollets, respectait sa fonction de feu-follet de la guitare mais semblait avoir plus de liberté qu’avant, ce qui avait pour effet de distendre la tenue des morceaux. Il n’en restait pas moins (on ne veut pas paraître trop critique) qu’Antics ne résonnait pas si mal et que le groupe rendait justice aux excellents titres de ce deuxième album, comme Slow Hands (superbe), Evil (pas mieux) ou Nex Exit à l’entame. Le public tapait des mains, visiblement heureux, tandis qu’on pouvait tout de même déplorer que la meilleure chanson du disque, C’mre, soit jouée si mal(adroitement) par rapport à son potentiel, comme si le groupe jouait trop vite et cherchait à ne pas s’attarder. Les instruments se montaient les uns sur les autres et Banks sortait les pagaies pour en placer une, le tout sonnant parfois brouillon et en tout cas pas aussi net et tranchant qu’on en avait le souvenir. Interpol sombrait parfois et déjà dans le mécanisme et les tics indé (stroboscopes lumineux, guitares appuyées et effets fuzzy cheap) pour enrober les titres les plus faibles du disque. Le final, A Time To Be Small, qu’on redécouvrait pourtant sur scène après quinze ans d’absence, et qui concluait avec émotion l’album ne dégageait pas grand chose ici malheureusement.

Après avoir expliqué qu’ils revenaient après une petite pause, Interpol disparaissait quelques minutes avant d’entamer une seconde partie de set qui était plus conforme à la setlist qu’ils avaient rôdé à Wechter le weekend dernier, à savoir quelques hits et standards du passé (Obstacle 1, PDA, Pioneer To The Falls, etc) et quelques morceaux plus récents comme le toujours médiocre Toni ou l’assez banal My Desire. Les titres du premier album illustraient assez facilement que la voix de Paul Banks était la principale différence entre aujourd’hui et hier. A force de fumer mais aussi suite à une transformation technique à la Cantat (le chanteur ayant expliqué que chanter comme il chantait entre 2000 et 2005 en criant, en forçant lui était devenu impossible), Banks avait clairement dilapidé son super-pouvoir et n’était plus en capacité de venir dompter ses musiciens pour coiffer Obstacle 1 ou nous terrifier avec les aventures du boucher psychopathe Roland. Ce dernier titre, bien bruyant et d’une puissance extraordinaire, manquait toutefois nous réconcilier avec le groupe, constituant l’un des meilleurs moments de confusion et de brouhaha punk du set. Banks restait, dans un autre registre, un chanteur suffisamment séduisant pour nous convaincre qu’un plan à 3 pouvait s’envisager (N°1 in Threesome) ou que son désir valait la peine d’être assouvi. N’en restait pas moins cette impression tenace que tout n’était pas aussi clair et bien agencé que par le passé. L’absence (historique) de convivialité et d’échanges du groupe avec le public ne faisait qu’ajouter à la frustration même si (Pixies etc), on n’en avait rien à faire. Le concert se refermait un peu vite peut-être avec un PDA que le public reprenait en coeur avant d’aller se coucher sur deux cents canapés disponibles.

On aime toujours bien le groupe mais juste un peu moins qu’avant.

Crédit photos : BB pour SBO

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