
Seconde partie de notre entretien avec l’historien manceau Hervé Guillemain autour de son film documentaire sur Jean-Luc Le Ténia, Alors Je Fais des Chansons. On revient ici sur ce qui fait l’originalité de Jean-Luc Le Ténia, ses rapports avec Daniel Johnston, Le Mans, les femmes, la santé mentale et au cœur de tout, son réseau d’amis-amis. Le portrait se nuance et dévoile tout son potentiel de dérangement, donnant au documentaire une subtilité et une complexité bienvenues.
Avec le réseau amical, il y a aussi une cartographie spatiale sur laquelle vous insistez dans le documentaire. La ville, le Mans, les rues, les lieux mais aussi les détours, les lieux de concert, le rapport centre/périphérie avec son escapade parisienne. En quoi son parcours est-il lié ou symbolique de cette décentration ? Comme si l’art du Ténia était tenu à l’écart et déconsidéré comme l’est la ville du Mans par rapport à d’autres cités culturelles ? Je reviens sur cette idée de « déplacement à pied » au sein d’une unité de lieu. Jean-Luc marche, rencontre des gens et revient chez lui pour écrire. On est dans la philosophie grecque, non ? Comme les dialogues socratiques…. Ou est-ce que vous voyez plus cela comme un héritage de la psychogéographie…. Le lieu qui agit sur l’esprit ?
J’aime beaucoup la référence à la psychogéographie. J’ai été il y a longtemps lecteur d’Henri Lefebvre et Guy Debord qui la pratiquaient et la théorisaient. Dans le film je retourne sur des lieux qui sont des nœuds majeurs de cette psychogéographie du Mans chantée par Jean-Luc Le Ténia. La statue de Wilbur Wright est présente par exemple parce qu’elle dit à la fois quelque chose sur l’histoire de cette ville qui peut être pionnière mais pas trop, sur le déplacement de ce lieu de mémoire que tout le monde connait sans connaître, et qui incarne parfaitement l’impossibilité de Jean-Luc Le Ténia d’atteindre ses espoirs. La statue est un lieu de cristallisation de l’âme du Mans. Un de mes collègues a fait un crossover amusant entre Jean-Luc Le Ténia et la Reine Bérengère en reprenant la chanson l’âme du Mans. Je trouve cela très juste. I faudrait un jour faire un livre sur ces âmes du Mans, ce qui nous sortirait un peu des traditionnels 24 heures.

Statue de Wilbur Wright (Le Mans)
Vous avez choisi de faire raconter Jean-Luc par ses amis, ses connaissances, sa tribu, avec des amis plus ou moins proches. Quelle est la place de cette cartographie amicale dans la construction du personnage et de l’artiste ?
Je n’ai pas connu Jean-Luc Le Ténia et je suis, je crois, le premier à faire un travail sur ce personnage sans être affecté au premier degré. Alors en bon historien j’ai constitué un ensemble de sources orales qui me permettent de retracer son histoire. Je ne prétends pas à l’exhaustivité : quel intérêt cela aurait ? La douzaine d’anciens ami.es me suffit je crois à développer les séquences que je souhaitais filmer : la religion, les filles, la souffrance psychique, l’histoire de la ville, l’enregistrement…
Parmi les témoignages, vous choisissez de ne pas intégrer de « contrepoint » aux récits d’amis. On n’entend pas la famille. On n’entend pas de « critiques musicaux ». Pas de gens qui se seraient fâchés avec lui non plus. Vous évoquez pourtant son éducation catholique et sa scolarité dans une institution. Pourquoi n’avoir pas développé ce point avec des témoignages ?
Au moment ou j’ai fait le film la famille m’avait qu’ils ne souhaitaient pas prendre part aux divers travaux menés sur l’œuvre de Jean-Luc. Je me suis donc centré sur les ami.es. Sans doute était-ce une mésinterprétation de ma part car plusieurs membres de la famille sont venus voir le film et l’ont apprécié. C’est ainsi. Ce qui est certain c’est que j’ai voulu éviter des propos surplombants d’experts. Même Quentin Dumoulin le psychologue est pris dans l’histoire, c’est un ancien élève du lycée Bellevue au Mans. Je n’ai pas voulu que sa parole soit écrasante et il est avec les autres pris dans cette histoire et en donne son interprétation. Un ami qui a vu le film me disait qu’il aimait les entretiens : ils sont tous et toutes des « psychologues amateurs »… Il fallait que le film soit « Inside ». Cela correspond à mon approche d’historien de traiter l’histoire du point de vue des patients, plutôt que de celui des experts.
Il y a tout de même un développement extrêmement intéressant sur le rapport au religieux et au sacré dans sa musique. Est-ce que vous pouvez nous en dire deux mots ? Comment une musique punk ou lo-fi emprunte des techniques mélodiques ou de chant à la musique sacrée ?
Ce n’est pas quelque chose qui s’entend facilement dans ses chansons et pourtant je crois que c’est essentiel. La chanson Tes sourcils reproduite intégralement dans le film se passe de commentaires : Jean-Luc Le Ténia est profondément marqué par son enfance catholique et sa musique est indissociable de ce qu’il a entendu/chanté étant enfant. Il a repris une chanson des messagères de Joie, Allume ton cœur, qui est dans le film et est une de mes préférées. Peut-être ce disque des années 1960 trainaît-il chez ses parents. Jean-Luc a surtout écrit des chansons d’amour impossibles. C’est peut être aussi ce qui caractérise ses chansons simples de bonnes sœurs.
Vous rapprochez aussi (pour la mettre à distance) la musique de Jean-Luc Le Ténia de l’art brut. La qualification est récusée au motif (si je résume) que c’est un homme très cultivé, qui lit beaucoup, qui se documente énormément notamment parce qu’il travaille à la médiathèque et est un dingue de livres, de musique, etc. Est-ce qu’à cet égard il est atypique parmi les artistes qu’on assimile à l’art brut ?
C’était un des buts du film que de mettre à distance cette définition de l’art brut qui ne me convient pas trop. Olivier Brisson parle de “pratiques brutes de la musique”, c’est déjà un peu plus juste. Aucun chanteur, aussi malade soit-il, n’est dénué de culture voire de formation. Dans le cas de Jean-Luc Le Ténia c’est très clair : il a cette culture religieuse, il est au cœur d’un dispositif culturel qui lui permet d’être un passeur (la médiathèque), il est un artiste multisite qui pratique le dessin , l’écriture, la chanson, la vidéo. C’est très éloigné de l’art brut.

Quelle différence feriez-vous entre lui par exemple et le chanteur américain Daniel Johnston à qui on le compare souvent ? Est-ce que c’est le « niveau de culture » ou un degré dans la santé mentale qui est différent ? Pour ma part, je fais parfois la comparaison avec un autre artiste américain Mark Linkous qui s’est suicidé lui aussi et qui était miné par diverses addictions mais œuvrait aussi dans le champ d’une pop minimaliste.
Ce qui est me semble -t-il important dans la relation entre Jean-Luc Le Ténia et Daniel Johnston, c’est que Jean-Luc copiait un modèle. Le documentaire sur Daniel Johnston – the devil and daniel johnston est très différent du mien (c’est un collage d’archives vhs de la famille) alors c’est difficile à comparer complètement.
Comment est-ce que vous situez Jean-Luc Le Ténia dans l’histoire de la chanson française ? Il y a le compagnonnage des Wampas. Est-ce qu’il y avait d’autres inspirations françaises ? Est-ce qu’il avait des références chansons ?
Une partie du film explique l’endroit ou je le situe. Quelque part entre Serge Gainsbourg et Anne Sylvestre. C’est vrai Jean-Luc Le Ténia était très éclectique. Mais il est surtout un chanteur qui prend la guitare au milieu des années 1990 quand surgissent des chanteurs minimalistes et mélancoliques comme Dominique A (qui fait connaitre Daniel Johnston en France) et Miossec. On pourrait donc considérer Jean-Luc comme l’aile sarthoise de ce courant musical. Qu’il ait été propulsé par les Wampas est plus surprenant car il est plus punk par son attitude que par le contenu des ses chansons. Il y a le punk ouvrier, et puis avec Jean-Luc le punk médiathécaire.
Quelle est la place de l’humour dans son travail ? la causticité ? quelle est la part de second degré ? A l’inverse, est-ce que tout est à prendre au sérieux ?
Lorsqu’il chante « la montagne c’est froid et ca ne parle pas » : c’est drôle ? Ce qui peut nous faire sourire chez lui cela peut aussi nous faire pleurer ou nous inquiéter. Il y a dans les paroles de Jean-Luc Le Ténia une inquiétante étrangeté, une décalage qui peut faire sourire mais qui dit aussi une vérité crue du sujet. JLT pense réellement que la montagne c’est froid et que cela ne parle pas. Et c’est une vérité pour lui. C’est tellement évident que cela nous fait sourire. Mais pas longtemps. Même chose avec la chanson « même Le Pen » a une femme. Il dresse la liste de tous les personnages les plus détestables qui ont quand même une femme alors que lui n’en a pas. Même Adolf Hitler a eu une femme. C’est vrai. Ca fait sourire. Mais pas longtemps. Parce que c’est vrai.
On parle de 2000 et quelques chansons. Est-ce que Jean-Luc avait lui-même un rapport à la « qualité » de sa production. Est-ce qu’il hiérarchisait son travail ? On a l’impression dans le documentaire que tout ce qui était fait était fait et qu’il n’y revenait plus. Y a-t-il des chansons qui étaient plus importantes que d’autres ?
JLT faisait des compilations, des reprises, des concerts et donc il introduisait lui même une forme de hiérarchie dans ses productions. C’est aussi pourquoi on est surement plus proche de 1300 chansons que de 2000.Il n’empêche c’est une production considérable. Le film montre bien dans quelle urgence elle étaient produites, pour lui, parfois pour aider les amis, pour dire quelque chose de l’instant. Ce qui est incroyable c’est la manière dont une chanson produite en une heure et une prise peut traverser le temps jusqu’à nous. Ça c’est le talent !
Aviez-vous avant de vous intéresser à Jean-Luc été amené à travailler sur la folie ou la dépression chez les rockeurs ou plus globalement les artistes ? Avez-vous d’autres sujets « variété » ou « rock » en vue ? Un autre projet qui se dessine relié au champ artistique ?
Ce film est né d’une intuition. Je ne suis pas certain qu’elle se reproduise de sitôt. Il y a un artiste qui m’intéresse beaucoup actuellement, c’est Pierre Eliane, qui après avoir été un chanteur pop proche de Charlélie Couture dans les années 1970 -1980 est devenu religieux, un frère carme mais a continué à écrire des chansons magnifiques, sur Thérèse de Lisieux par exemple. Les carmes m’avaient intéressé pendant ma thèse (diriger les consciences guérir les ames, la découverte 2006) car c’étaient les premiers religieux à penser les liens entre psychanalyse et mystique dans les années 1930. Mais si je me lance dans ce thème je vais devenir le spécialiste des chanteurs bizarres alors je vais me lancer dans d’autres projets de films.
Question personnelle : quels sont vos goûts musicaux en général ? Qu’est-ce que vous écoutez ? Quelle est la place de la musique dans votre vie ?
La musique c’est important. En règle générale quand je me mets à en écouter c’est que l’inspiration va venir. Je suis très chanson française. J’ai une vénération absolue pour Hubert Félix Thiéfaine qui est pour moi le plus grand poète depuis Léo Ferré : avec lui aussi il y aurait quelque chose à dire du lien entre folie et religion ! J’ai vu le dernier concert de Bashung (avant sa mort). Pas très original je suis aussi un grand fan de Bowie. Et puis j’aime bien écouter fort les Wampas.
Où en êtes-vous de la promotion du documentaire ? Avez-vous des pistes d’exploitation ?
Le film a été pensé comme une auto production pour coller à à son sujet. Il a donc la diffusion d’un film autoproduit. Je laisse les gens me contacter pour organiser des projections. Un certain nombre sont prévues jusqu’à la fin de l’année (Nice, Rennes, Paris, Lausanne) et dans des lieux symboliques ce qui me réjouit : Dès le mois de mai sur l’Adamant et lors du « week end de folie(s)” à Gindou dans le Lot, et à Lille lors du festival Trouble fête. Le film devrait être aussi visible à nouveau en mai au Mans pour ceux et celles qui n’ont pu le voir.

