Alors Je Fais des Chansons, le documentaire sur Jean-Luc Le Ténia présenté au Mans

Ciné-rencontre - Alors je fais des chansons
Devant une salle comble du cinéma d’Art et Essai, les Cinéastes, au Mans, l’historien chercheur Hervé Guillemain présentait le mercredi 12 février son documentaire d’1H40 sur la légende locale Jean-Luc Le Ténia, sujet d’étude et personnage singulier dont il avait entendu parler (racontait-il en introduction) un an avant seulement lors d’un dîner post-colloque à Rennes par l’intermédiaire d’un jeune collègue clinicien qu’on retrouve aux commentaires dans le film. Spécialiste de l’histoire de la santé et de la psychiatrie en particulier, Guillemain enseigne pourtant au Mans depuis quelques années mais n’avait visiblement jamais croisé le chemin du Daniel Johnston de la Sarthe. Il tombe amoureux du sujet et de ses chansons au point de… les écouter toutes (1300 et quelques) et de prendre très vite contact avec Damien Fabre, ancien étudiant, désormais docteur en religions et animateur de la chaîne YouTube Religare, dont il croise le visage familier sur une archive vidéo en compagnie du chanteur, disparu en 2011.

Guillemain tient avec Jean-Luc Le Ténia, un “personnage” en or : ses textes le touchent, ses interprétations le bouleversent. Avec son suicide en 2011, se conclut une aventure souterraine qui est à la fois celle d’un artiste mais aussi celle d’un cas clinique singulier (Jean-Luc Le Ténia est probablement maniaco-dépressif, schizophrène, qui sait ?), qui permettra à l’auteur de revenir également sur la vie de province, la ville du Mans, la religion (Le Ténia a été scout et élevé dans une famille très pieuse) et le contexte musical du milieu des années 90. Documentaire fascinant, lugubre et joyeux à la fois, Alors Je Fais Des Chansons, complètement autoproduit, raconte la vie du Ténia (Jean-Luc Lecourt à l’état civil) en s’appuyant principalement sur les interviews de ses amis et de matériaux d’archives, pour la plupart disponibles en ligne, mis à la disposition par son ami le plus fidèle et mémorialiste en chef Tony Papin. C’est dans la cave de ce dernier que démarre le film (après un joli plan sur Coco Plage, l’espace baignade de Sillé le Guillaume) autour de la figure marquante et attachante de Tony, entouré de cartons, de livres et de souvenirs qui constituent la mémoire de son ami. Tony est à la tête d’une sorte de médiathèque personnelle dont il a hérité à la mort de Jean-Luc Le Ténia. Il a monté le premier site internet consacré à l’artiste au milieu des années 90 mais est aussi un compagnon de la première heure. Tony conserve les premières BDs de Jean-Luc, ses fanzines, ses dessins, ses notes, des centaines de K7, audio et vidéo, mais aussi les livres préférés de Jean-Luc et les originaux de son journal intime (en ligne lui aussi). C’est de cette excavation d’une mémoire en partie réunie par l’artiste lui-même que provient le film et dont semble sortir les témoignages qui viennent ensuite : une ancienne amie convoitée (Bérénice) que Le Ténia célèbre en chansons le lendemain de sa rencontre, une autre éplorée que l’artiste console d’un duo resté mémorable (Lacanau) et qui soigne ses maux. Delphine Duchemin, animatrice radio au Mans, à qui Le Ténia écrit régulièrement. Olivier Gastineau, un ami historique. Damien Fabre, qu’on retrouve régulièrement et quelques autres dont Arthur Potel, vidéaste presque attitré et qui avait signé il y a dix ans un premier documentaire sur l’artiste, lequel fournit la quasi totalité des images de concert assemblées ici.

Le montage d’Hervé Guillemain laisse le temps aux témoins de raconter leur Jean-Luc Le Ténia, contribuant par leurs mots à construire un personnage complexe, ambigu et aux angles morts presque inquiétants. L’artiste transforme sa vie en chansons, composant de manière compulsive pour supporter le quotidien et contenir sa frustration de n’être pas doué pour les relations humaines. Jean-Luc Le Ténia est un monstre de culture pop, mais aussi d’érotisme (le titre d’une de ses chansons), et mêle créativité forcenée (respiratoire presque) et recherche maladroite et désordonnée (offensante, selon nos critères actuels) de l’amour. “Je fais des chansons, parce que je ne peux pas faire l’amour.”, chante-t-il. Pendant quelques mois, il croira à son propre succès. Un échange avec Didier Wampas l’emmène à Paris où il finira par enregistrer un unique CD officiel en compagnie d’Ignatus (Les Objets). Le Ténia vit son moment de gloire, joue sur de grandes scènes, passe à la télé et puis… rien. Guillemain raconte la déception et la dépression qui suivent l’embellie, le contexte local qui change, les amis qui vivent leur vie et Le Ténia qui reste non pas au centre mais aux marges du jeu, de la carte psychogéographique qu’il s’est bâtie : prisonnier du Mans, ville adorée et honnie, de ses bars, de son lieu de travail, de son enfance et de ses rêves. Le Ténia n’est même pas tout à fait une star locale. Mais il signe des chansons inoubliables, respirations fulgurantes sur deux ou trois accords, qui ne s’oublient pas lorsqu’on en a croisées la route. Il circule. Il habite. Le film ne fait pas parler sa famille, ni son médecin, ni ses petites amies officielles (elles seraient 2 ou 3). Il se contente d’une évocation circulaire et amicale qui explique ce que c’est d’être avec, en étant tout le temps à côté. La souffrance de Jean-Luc Le Ténia, sa peine à vivre (plus qu’à jouir) est au centre de l’image, se projette contre les décors de sa vie : un parking, les murs de la médiathèque, quelques lieux du Mans que Guillemain prend en plan de (dé)coupe. La ville comme l’autre finit par oppresser et compresser. Le fil est rompu et ce qui tenait ne tenait plus.

Le documentaire a le bon sens et le bon goût de ne pas s’aventurer en terre morbide. Il restera sur le seuil, taquine l’héritage chrétien, la naïveté du chant et les ambiguïtés dans son rapport aux femmes du mystère Le Ténia, pour n’en retenir que la presque joyeuse capacité à créer, à délivrer sur trois vers les secrets du monde. Le mot n’est pas prononcé mais ce qu’on entrevoit ici c’est la totale authenticité d’un art (Guillemain évoquera l’art brut, pour le mettre de côté) qui se déploie non pas comme le symptôme d’une maladie mais comme l’expression franche et infiniment sincère d’un désir de plaire, d’un désir d’exister et de communiquer, un art élémentaire (mais sophistiqué et empli de culture) qui aide à la survie mais la condamne à la fois, art brutal et brutaliste qui cajole et fait violence par la force nue de sa présentation. Le Ténia est celui qui en montrant tout, en disant tout, en chantécorchant tout, cache aussi l’essentiel de ce qu’il est aux yeux de tous les autres et de lui-même : l’à côté de la plaque absolu.

Alors Je Fais des Chansons devrait être présenté prochainement à Nice puis en Suisse. C’est un documentaire soigné, attentif et intelligent, qui s’arrête là où il faut, et permet de remettre un peu d’attention sur l’œuvre unique de ce chanteur presque déjà enfoui dans l’âge de la K7, des MJC et des débuts du spectacle global. Il n’était pas seulement l’âme du Mans mais un peu celle des années 90, des rêves d’époque pour le rock, l’amour et la fraîcheur de vivre. Sa tristesse est la nôtre. Son tombeau, notre coffre à jouets. Il ne reste que des traces de cette époque : les covers de Gontard et de Roboy, l’histoire (locale) qui coule dans les veines de jeunes étudiantes et les témoignages des… derniers vivants. Autant dire presque rien mais juste un peu.

On en profite pour mettre en avant deux vidéos, celle de l’intégrale de ses 50 albums, montée très récemment sur YouTube par Tony Fomblard, soit 44 heures de musique, et celle déjà évoquée de son Journal par l’artiste Quentin Rouchet. On retrouve tout le reste sur le site créé et entretenu par Tony Papin.

Crédit photo : Benjamin Berton

Lire aussi :
Jean-Luc Le Ténia par Hervé Guillemain, 2nd partie
Gontard / Mausolée Tape II Jean-Luc Le Ténia
Gontard rend hommage à Jean-Luc Le Ténia

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Camp Claude / Swimming Lessons
[Believe Recordings]
A ce qu’il paraît, le Ministère de l’Intérieur a sérieusement envisagé en...
Lire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *