Lemonheads / It’s A Shame About Ray 30th Anniversary Edition
[Fire Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Lemonheads - It's A Shame About Ray 30th Anniversary EditionIl y a quelques gosses, il y a de cela trente ans, qui rêvaient un jour de devenir Evan Dando. Dit comme cela la chose peut sembler incongru mais lorsqu’est sorti It’s A Shame About Ray, en 1992, la carrière d’Evan Dando et de ses Lemonheads a grimpé en flèche. Avec son look de playboy américain, sa dégaine de Kurt Cobain bien fringué et encore plus beau et propre sur lui, ses amours dans le mannequinat, Dando a assez vite été surnommé le Grunge God of Style par le magazine GQ, un qualificatif qui, avec le recul, le décrivait assez parfaitement.

La vie d’Evan Dando aurait pu être écrite par Brett Easton Ellis. Il naît en 1967 d’une mère mannequin et d’un père avocat, vit du côté de Boston et s’intéresse très tôt à la musique. Avec un premier album en 1986-87, les Lemonheads se font remarquer et trouvent très tôt un label qui semble leur ouvrir les portes d’une carrière ascendante. Cela se confirme sur les deux albums qui suivent avant que le groupe ne signe sur Atlantic, une major, et se fracasse au box office avec son quatrième disque, Lovey, un disque assez marrant car il préfigure assez exactement (mais sans doute un peu trop tôt) ce qui fera la formule gagnante du grunge quelques années plus tard. Les Lemonheads originaux ne s’en remettent pas et c’est avec une formule rénovée que Dando s’engage (quasiment en solo) dans la composition de It’s A Shame About Ray, album à la fois universel, sonore et collectif (il y a un groupe derrière) mais aussi intime et personnel (Dando fait à peu près tout tout seul). Les démos qu’on retrouve sur la réédition du 30ème anniversaire, comme toujours superbement arrangée par Fire Records, sont enregistrées en petite comité et en mode semi-acoustique avec deux amis lors d’un séjour en Australie. La plupart sont belles à pleurer.

Avec ce disque, Evan Dando livre ce qui fait le sel du grunge : des guitares électriques capables de rugir, vrombir et d’ouvrir sur de tonitruants éclats soniques (à la façon du Dinosaur Jr) mais aussi et surtout des chansons pop solides et à la limite de la variété. La réédition de It’s A Shame About Ray donne évidemment l’occasion de plonger dans les racines du genre : difficile de ne pas mesurer l’influence du rock californien et des Beach Boys sur les belles harmonies du morceau titre. On a toujours associé (dans l’idée) Dando à Carl Wilson, le dandy fracassé des Beach Boys. Les deux ont ce goût du style et cette attirance pour la marge. Dando entonne un Rudderless traînant et slacker qui fait penser à Pavement mais aussi à un Husker Dü au ralenti. C’est beau, c’est lent et triste sur les bords.

Le titre du disque fait référence à un présentateur australien, Ray Martin, qui aurait été viré de son poste (suite à un manque d’audimat) alors que Dando se trouvait à Sydney. Evidemment le succès rapide du disque ne repose pas… sur le disque lui-même mais sur une reprise du Mrs Robinson de Simon et Garfunkel que Dando enregistre à Berlin pour l’anniversaire du film Le Lauréat et qui se met à cartonner. La dite reprise est intégrée aux rééditions de l’album qui suivent et se retrouve ici en bonne place. C’est sur ce malentendu plus que sur autre chose que les ventes de It’s A Shame About Ray s’envolent. Dando se met sur Rockin’Stroll à la place d’un bébé qu’on emmène dans les montagnes russes. Il évoque le divorce de ses parents sur Confetti et s’appuie sur un joli featuring vocal de Juliana Hatfield pour mêler drogue et amour sur l’emblématique My Drug Buddy.

Un peu stressé par le succès qu’il rencontre, Dando se met sérieusement à la drogue, addiction qui lui fera traverser très vite et sans presque rien faire une bonne partie de la période 2000-2013. Cette dépendance et une fainéantise cultivée savamment, ainsi qu’une difficulté à capitaliser sur le succès du disque, font des Lemonheads un groupe plus culte que vraiment actif et déterminant dans la vague grunge qui suivra. Dando conserve une aura insensée. Il épousera la mannequin anglaise Elizabeth Moses (dont il divorce en 2010 pour se droguer encore un peu plus) et nouera une amitié narcotique avec l’ami Daniel Treacy à la fin des années 90. Les Television Personalities lui dédieront un morceau, Evan Doesn’t Ring Me Anymore, qui dit assez bien dans quelles eaux troubles et incertaines on navigue dès lors. Il faudra attendre 2006, et un album du retour produit par Jay Mascis du Dinosaur Jr, pour que le groupe retrouve (avec un nouveau line-up) le cours de sa propre histoire mais, pour la plupart, les Lemonheads ne seront jamais associés qu’à ce disque totem.

En attendant, il faut reconnaître le caractère irrésistible d’un bon nombre des compositions du disque. Notre préférée, Bit Part, est une merveille de moins de deux minutes.

I want a bit part in your life,
Rehearsing all the time.
I just want a bit part in your life,
(A bit part in your life).

Little more than a cameo
Nothing traumatic when I go
Little more than a stand-in,
I won’t need reprimanding.

Difficile de faire plus accrocheur, précis et sensible, c’est pour nous un précipité de génie pop-rock et LE morceau qui rend le mieux compte du talent inné et naturel de Dando. Bit Part est une chanson d’amour pour la nouvelle génération, subtile et taiseuse, belle et lisible comme une phrase de Douglas Coupland. Pas sûr que Dando ait jamais fait mieux.

Dans un registre plus punk (Dando a démarré ainsi à Boston), on peut trouver un charme fou au Alison’s Starting To Happen qui suit et s’enthousiasmer sur la beauté folk et blues (infiniment américaine) qui se dégage du standard Hannah & Gabi. Tout est bien chez Dando. Le monde est ramassé dans une cuillère qui bout. C’est le message du remarquable Ceiling Fan in My Spoon, splendide manifeste grunge. Les amateurs seront contents de retrouver parmi les bonus une version merveilleuse de Drug Buddy enregistrée sur la radio KCRW. Quelques titres live, raretés et faces B constituent une addition très appréciée au disque original. Les différentes démos et versions acoustiques sont intéressantes et laissent éclater au grand jour la capacité de séduction du chanteur.

(ici, avec Johnny Depp, l’un de ses bons potes de l’époque)

Avec le recul, on se rend bien compte que cet album n’a eu aucune espèce de postérité et qu’il n’a pas compté pour grand chose dans l’histoire qui s’en est suivi. C’est un disque sans descendance directe et sans équivalent, son auteur ayant lui-même été incapable de prendre sa suite immédiatement et d’en livrer un aussi consistant et élégant. C’est cette rareté et cette idée d’un joyau suspendu dans le temps, l’époque et presque perdu pour la cause, qui renforce le charme et la séduction qu’exerce sur nous It’s A Shame About Ray. On a l’impression de découvrir un truc que personne ne connaît et de l’avoir rien que pour soi pour l’éternité. Sur la démo de Kitchen, on a cette sensation incroyable de se tenir là aux côtés du compositeur et d’être devenu son pote dans la cuisine. C’est ça l’idée du rock indépendant, l’idée du grunge. On ressent sur chaque note la proximité, la fraternité de l’outsider et du type qui n’a aucune chance de réussir et qui va TOUT faire pour gâcher sa chance ou la consumer dans la fiesta et la coke :

Thrilled to be in the same post code as you.
I tell you things I know you’d like to know,
Treat you to cake every night.
Suddenly talk and it’ll make you fright.
Smile at me, I’ll hold you really tight,
Follow you into bed, run around till mornin’,
We’ll stay awake all night.
We’ll repeat the same stories,
But of course never in front of friends.
How it all started in the kitchen.

On peut avoir le sentiment que tout cela ne sert à rien et on aura raison et tort à la fois. Il y a une vanité majestueuse dans It’s A Shame About Ray qui n’est pas si fréquente. Il n’est pas certain que Dando en ait jamais eu rien à faire. Tant qu’il a des cheveux…

Tracklist
01. Rockin’ Stroll
02. Confetti
03. It’s A Shame About Ray
04. Rudderless
05. My Drug Buddy
06. The Turnpike Down
07. Bit Part
08. Alison’s Starting To Happen
09. Hannah & Gabi
10. Kitchen
11. Ceiling Fan In My Spoon
12. Frank Mills

Essential Extras

01. Mrs Robinson
02. Shakey Ground
03. My Drug Buddy (KCRW Session, 1992)
04. Knowing Me, Knowing You (Acoustic)
05. Confetti (Acoustic)
06. Alison’s Starting To Happen (Acoustic)
07. Divan

Demo Recordings

01. It’s A Shame About Ray (Demo)
02. Rockin’ Stroll (Demo)
03. My Drug Buddy (Demo)
04. Hannah & Gabi (Demo)
05. Kitchen (Demo)
06. Bit Part (Demo)
07. Rudderless (Demo)
08. Ceiling Fan In My Spoon (Demo)
09. Confetti (Demo)

Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

More from Benjamin Berton
[Chanson Mal Aimée #3] – Kokomo, cocktail mortel pour les Beach Boys
Il n’y aura pas que de bonnes chansons dans cette nouvelle série...
Lire la suite
Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.