Pere Ubu / By Order of Mayor Pawlick Live In Jarocin
[Cherry Red Records]

9 Note de l'auteur
9

Pere Ubu - By Order of Mayor Pawlick Live In JarocinA l’heure prochaine des comptes, peut-être est-ce que le Créateur renverra dos à dos Mark E. Smith de The Fall et David Thomas de Pere Ubu comme les deux figures les plus importantes et clandestines de la courte histoire du rock contemporain. Ouverte à la fin des années 70, cette façon subversive, honnête et indépendante de pratiquer le rock, avant et après le punk, sera morte avec la disparition des deux hommes tandis que le marché reprenait ses droits et libérait les forces obscures du RnB et du streaming. Mark E Smith est mort en 2018. David Thomas, qui a quatre ans de plus, a failli y rester à peu près au même moment avant que la médecine ne lui accorde un sursis inespéré sous la forme d’une… guérison d’une affection sévère. L’homme a eu le temps, ce qui n’est pas commun, de composer son album posthume comme Bowie, l’incroyable The Long Goodbye, puis de reprendre la route et de penser à demain comme s’il allait durer éternellement. Un nouveau disque est proche et le Pere Ubu a signé chez Cherry Red Records pour l’édition luxueuse d’un live de 2017 tiré de son exceptionnelle tournée Coed Jail Tour dont il nous expliquait les ressorts alors.

Pour ceux qui s’en souviennent ou qui ont assisté à cette série de concerts, il s’agissait pour le groupe de promouvoir la sortie de ses coffrets de réédition, Architecture of Language et Elitism For The People, explorant ce que d’aucuns considèreront comme leurs meilleurs années musicales (1975-1982) de Thomas et sa bande. Pas étonnant dès lors, qu’émaillée de chansons venues des débuts, du milieu et un peu de la fin, la setlist de ce By Order Of Mayo Pawlicki, live enregistré en Pologne en juillet 2017, soit proche de la perfection et sonne comme un best-of avant l’heure. Ayant déjà pas mal vadrouillé ensemble, le groupe est à son apogée technique mais aussi stimulé sur cette date par une série d’avanie que le livret raconte avec l’humour et le détachement habituel du groupe. Perte d’instruments, avions qui n’arrivent, difficulté à se rendre sur le lieu du concert puis, ce qui n’est pas si rare chez eux, engueulade monstrueuse entre le chanteur et l’ingénieur du son du coin, qui amène la prestation à deux doigts de la catastrophe. Adeptes de la théorie du chaos et punk avant les punks, les Pere Ubu savent que c’est souvent dans ces circonstances que naissent les performances exceptionnelles et celle-ci ne fait pas exception.

Ce live est une tuerie, une agression permanente et une démonstration de savoir-faire extraordinaire qui en fait plus qu’un disque concert poussé par hasard ou une opportunité commerciale. Thomas ne fait jamais rien au hasard et on pense que s’il a donné cette importance à cet enregistrement c’est parce qu’il sait que la formation qui évolue autour de lui est à son apogée. Pour la tournée Coed Jail, le leader a rassemblé ses vieux grognards. Steve Mehlman, à la batterie, Michele Temple, à la basse, Robert Wheeler, aux synthés, forment l’unité la plus compacte, la plus imaginative et la plus assurée qu’il soit permis d’imaginer. Ils savent jouer de leur instrument et s’en détacher, ce qui donne à la totalité des pièces qui sont jouées ici une autorité naturelle mais aussi une force et une liberté stupéfiante. Les chansons les plus connues sont magistralement interprétées à l’image d’Heart Of Darkness à l’entame ou de l’indémobable Modern Dance, mais on a droit ici à des traitements somptueux pour des morceaux moins en vue généralement comme Small Was Fast (peut-être le titre le plus impressionnant) ou My Dark Ages.

La personnalité ténébreuse de Thomas domine les intertitres avec des hurlements, des poèmes, des grondements qui donnent à l’ensemble une aura crépusculaire et menaçante. L’homme chante désormais assis et se déplace de plus en plus difficilement. Il semble recroquevillé sur lui-même et diminué avant de faire sortir de lui ce filet de voix unique au monde, vibrant et agressif. Pere Ubu est l’association de cette manière de chanter en rupture et d’une musique qui mêle et dépasse tout ce que la musique contemporaine a pu aborder de genres. Est-ce du punk ? Du post-punk ? Du garage rock ? Ou du jazz ? Rien de tout ça et tout ça à la fois. La potion est radicalement nouvelle, plus de quarante ans après sa mise au point. Les textes sont absconds, effrayants, insignifiants et pétris d’humour, comme si Thomas avait voulu raconter à travers cet ample panorama une histoire de l’Amérique en miniature. Over My Head est envoûtant et presque érotique, Long Walk Home dissonant et presque impossible à suivre. Dub Housing est un mystère somptueux, mi blues, mi-jazz, un morceau énigmatique à la beauté évidente et particulière qui prendra encore des décennies à être décodé. Thomas hurle comme un chien et se montre doux comme un chat. Il parle géographie américaine comme personne, mêle les références intimes et les grands écarts culturels.

Il faut aimer être rudoyé et malmené pour apprécier la musique de Pere Ubu mais l’écoute de cette musique offre des récompenses physiques et intellectuelles incroyables. Il n’y a pas un mauvais morceau ici, pas un seul instant où la tension retombe. L’enchaînement final de Caligari’s Mirror et Final Solution constitue les dix meilleures minutes de musique que vous entendrez jamais de votre vivant.

Le groupe ne faisant pas de rappels (ou alors en l’intégrant directement à la séquence unique), Pere Ubu a composé en disque bonus une collection de gâteries baptisée We Dont Do Encores. On n’en dira pas grand chose si ce n’est que c’est aussi à considérer. On y retrouve notamment une belle version du Sonic Reducer qui est la chanson matrice du punk américain mais aussi un Kick Out The Jams inspiré.

Il faut se convertir au Pere Ubu. Ecouter sa parole éternelle. La fréquentation de David Thomas a beau faire passer la musique de beaucoup d’autres comme une musique insipide et puérile, il faut se frotter à cette âpreté, affronter cette intelligence redoutable et ce qui figurera à jamais comme l’avenir certain et cataclismique du rock. Tout ce qui s’est passé depuis les années 70 peut se résumer à ça : foncer droit dans le mur avec le sourire et se préparer à affronter la mort. Thomas l’atrabilaire s’y présentera en sachant qu’il n’aura rien à regretter, que tout aura été dit. Ce live y contribue à sauver son âme.

Tracklist

CD1

01. Heart of Darkness
02. On The Surface
03. Petrified
04. Real World
05. Rhapsody In Pink
06. Modern Dance
07. Navvy
08. Small Was Fast
09. Over My Head
10. Long Walk Home
11. Codex
12. My Dark Ages
13. Rounder
14. Dub Housing
15. Fabulous Sequel
16. Vulgar Boatman Bird
17. Caligari’s Mirror
18. Final Solution

CD 2 – We Dont Do Encores

01. Kick Out The Jams
02. Sonic Reducer
03. Final Solution
04. Visions of The Moon
05. Modern Dance Blues
06. Weird Cornfields / Merch Hypnotism

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