
Le meilleur magazine du monde, The New Yorker, a attiré notre attention sur la réédition ces jours-ci (le 12 août pour être précis), d’un livre dont on avait croisé quelques clichés par le passé dans des magazines spécialisés. Le livre dont il est question s’appelle Teenagers in Their Bedrooms et présentait (sur une centaine de pages, 144 dans la présente édition augmentée de 26 portraits et textes associés – 45 euros) une collection d’adolescents des années 80 et 90 (le livre est sorti en 1995), qu’Adrienne Salinger avait pris en photo dans leur chambre. La précédente édition avait été quelque peu cantonnée aux amateurs d’art. Le prix est d’ailleurs assez rédhibitoire aujourd’hui. La deuxième édition vient réaliser le vœu de Salinger que ces photos puissent être contemplées par ceux et celles qui auraient pu se trouver dans ce livre. Il est exaucé 30 ans plus tard.
Ce qui frappe dans cette réédition, c’est évidemment la force de ces clichés. Les chambres, comme le dit l’article du New Yorker, sont assez surprenantes car elles ont, malgré les différences de classes sociales des protagonistes, sensiblement la même taille dans ces années là. Plutôt de dimensions modestes, elles sont habitées de la même manière par les adolescents : portrait au près, avec lit et entourage constitué essentiellement de posters affirmant (avec.. vigueur) l’appartenance à un cercle culturel ou à un groupe.

Gavin Y., 18 ans, Liverpool (New York, 1990)
La présence de posters renvoyant à des groupes de musique est dominante mais on côtoie aussi quelques motifs sportifs. animaliers ou cinématographiques. Avec le recul (ces ados ont aujourd’hui la cinquantaine pour la plupart), ces photos agissent comme un voyage dans le temps qui permet de ressusciter l’imaginaire d’une génération. On mesure également la distance qui s’est creusée avec les chambres d’aujourd’hui. Si les ados se photographient en permanence, le cercle intime, celui de la chambre, ne bénéficie plus du même statut de caverne intime et n’apparaît pas exactement sous cette forme dans les clichés d’époque. Le visage prime sur le mur. Le corps (les lèvres, les muscles, le regard) domine assez largement l’extériorisation de motifs culturels, ainsi que la revendication d’appartenance… par voie d’affichage. L’adolescent d’aujourd’hui se définit plus par l’appartenance à des groupes virtuels, des likes, des statuts, des adhésions à des tribus qu’à un marquage (l’équivalent du tatouage domestique) matériel de son espace de repli comme jadis. Pour ceux que cela intéresse on renverra également vers les deux autres livres de la photographe américaine que sont Living Solo et Middled Aged Men, dont les titres annoncent d’eux-mêmes le programme et sont tout aussi révélateurs des caractéristiques de ces groupes sociaux ou ensembles comportementaux.

Kirk B., 16 ans, Seattle (Washington, 1984)
Ce livre magnifique ressuscite l’époque bénie des comédies college à la John Hughes. Son film Breakfast Club est daté de 1985 et organisé autour des “tenues” de chacun des groupes qui sont représentés chez Salinger. Le sportif, la gothique, le beau gosse, le cérébral. Types américains qu’on retrouvera également à peu près au même moment… absolument partout dans la pop, le cinéma d’horreur, etc. La musique est évidemment indissociable des représentations adolescentes de l’époque qu’il s’agisse de la new wave, de ce qui ne s’appelait pas tout à fait le post punk ou des musiques dansantes (pop, synthpop). La photographe, comme ses modèles, a vieilli et fêtera ses 70 ans l’an prochain.
Les photographies reproduites ici sont tirées du livre d’Adrienne Salinger.

