Harp / Albion
[Bella Union / PIAS]

7.1 Note de l'auteur
7.1

Harp - Albion« Oyez ! Oyez ! Voici venu le temps des cathédrales, des musiques spirituelles et du bardcore…. Vous qui entrez ici abandonnerez toute idée de modernité ! » Il faut avouer que le premier album solo de Tim Smith, l’ancien chanteur des Texans de Midlake, est une sacrée bizarrerie à l’heure du village (foutoir) global, du tout numérique et du RnB triomphant. On avait laissé le bonhomme il y a une bonne dizaine d’années alors qu’il bataillait avec son groupe pour trouver le secret (dissimulé) d’un folk psychédélique inaccessible. Cela avait coûté la peau à l’album qu’il composait alors (jamais achevé) et l’avait amené à laisser ses camarades poursuivre l’aventure sans lui. Tim Smith était rentré chez ses parents, avait divorcé avant de refaire sa vie et de se réinventer en tant que musicien auprès de sa nouvelle femme, Kathi Zung, qui l’épaule au sein de Harp.

Albion est leur premier album et le récit d’une vision de ce qu’est l’inatteignable en matière de musique pop. D’un point de vue « technique », l’album renvoie au registre folk, d’obédience anglaise, qu’explorait Smith au sein de Midlake avec The Courage of Others : des mélodies subtiles et spirituelles planent au dessus de guitares cristallines (jangly ou chiming selon qu’on préfère l’école Johnny Marr ou celle de Nick Drake), tandis que des synthétiseurs cheap tissent des arrangements de cordes, cafardeux et gothiques à l’arrière-plan. Les chansons sont sublimées par la voix sans âge d’un Smith qui est totalement habité par son sujet, lequel s’affiche assez explicitement sur la pochette du disque : Albion est une quête, un disque de chevalerie… comme l’histoire du Graal où ce genre de truc. Smith et sa femme sont des chevaliers, perdus sans cheval au cœur d’une lande moussue et nappée de brouillard. Le monde moderne n’existe plus. Tout est à redémarrer. Harp chante pour sa propre survie et ré-ensemencer l’humanité.

On ne voudrait pas donner le sentiment que ce disque est réservé aux allumés mais il faut évidemment faire l’effort pour couvrir la régression (temporelle) qui permet de se prendre la beauté de Albion en pleine poire. Le premier instrumental, Pleasant Grey, sert de passerelle façon Fairport Convention entre les mondes et nous amène aux pieds d’un I Am The Seed par lequel Smith déploie son étrange dispositif poétique :

Out from the womb I was helpless
I would receive what I could
Even before I could walk
I rebelled fast against them
Nothing had I to fear
Only delight for years

Now I live in silence
I am the seed

Everything now lies fallow
Nothing gives what it once did
Plans that at one time I had
Have become only barren
I wait for the hand to deal
I wait for the rain to heal

L’hiver sera long mais la semence va bientôt être chauffée par le soleil et donner une fleur puis un fruit. En attendant, Harp lance une grande transhumance pleine de tristesse et hantée par la solitude et le sentiment d’être abandonné de tous. A Fountain a de faux airs de The Cure (Smith a référencé Faith parmi ses modèles). La ressemblance est quelque peu forcée mais il y a bien une dimension sépulcrale et un mouvement quasi religieux dans cette incroyable traversée d’une plaine où des soldats mènent la garde et des bandits guettent dans la forêt. On pense à un retour de croisade, à Ulysse qui rentre au pays, pas du tout triomphant mais essoré et désolé de s’être absenté si longtemps. C’est là qu’il a l’idée de mélanger le folk et la cold wave…

«What is wrong with man ?», interroge-t-il sur Daughters of Albion qui mélange les influences de Fleetwood Mac et de.. Leonard Cohen. Les arrangements principalement acoustiques sont passés dans un cornet d’effets qui met la musique à distance et donne l’impression qu’elle nous parvient depuis un passé lointain en scintillant comme une bougie feu d’artifice sur un cochon à la broche. L’effet est perturbant, enivrant mais implique de s’en remettre entièrement à l’envoûtement du chant.

Il n’est pas très difficile de planer sur le splendide Country Cathedral Drive qui revient opportunément sur la lumière apportée par ces « filles d’Albion » que Smith avait évoqué juste avant. Sont-elles la jeunesse ? Les rêves à venir ? L’espoir ? On en sait trop rien mais on a le sentiment que toute la souffrance qu’endure le narrateur et qu’il doit éprouver dans sa chair pour avoir une chance de s’en sortir est une sorte de parcours initiatique qui ouvre sur autre chose : la mort, l’éveil ou un autre machin new age. Le propos n’est pas toujours clair : il meurt à nouveau transpercé par des lances sur un Shining Spires qui prend des accents bibliques. A chaque fois que le doute se présente, la solennité et la pureté de la musique l’emportent et nous ramènent vers cette idée qu’Albion a des choses importantes à nous dire, qu’il nous ouvre un univers auquel on avait pas pensé de foi et de résilience.

Les morceaux ne sont pas tous distincts les uns des autres et forment plutôt une complainte unie et continue qui sert à toucher trois fois le fond avant de trouver sa voie. Seven Long Suns, avec son flutiau, donne un souffle épique à la quête et l’idée que le voyage vers les années 60-70 est en passe de toucher au but. La musique s’éclaire pour contempler la lune (Moon) et mener un dernier combat. Throne of Amber est la chanson la plus dingue de toutes. Smith réclame des armes pour en finir et se met à chanter comme Thom Yorke de Radiohead tandis que la basse sonne de plus en plus comme celle de Simon Gallup.

Bring me an axe
Bring me an spade
Bring me an winding sheet
For my grave
And let thy winds
And the tempest beat
And I’ll lie down as cold as clay

Ce Moyen-Age bizarroïde ressemble maintenant comme deux gouttes d’eau à l’Angleterre des années 60 où on croise des cousins hobbits de Bob Dylan, des corbeaux et le fantôme de Marc Bolan. Et on y est : Herstmonceux (du nom d’un vrai château du Sussex qui abritait le célèbre Observatoire Royal de Greenwich) envisage la germination de la graine qui a trouvé sa gousse, sa motte et tout ce qui s’en suit. L’âme est réparée et on nage évidemment en plein délire new age, trans-spiritualiste mais avec une conviction, une grâce, une légèreté qui sont sans doute capables d’élever le plus sceptique d’entre nous à des hauteurs contemplatives insoupçonnées.  Smith/nous et ceux qui écoutent sont réunis avec Dieu/leur copain/copine/la chaleur du soleil dans une sorte de trip néo-rural psychédélique qui passe crème, nous console et nous fortifie. L’écoute d’Albion, après un premier effet perturbant,  agit comme un baume pour le corps et l’âme, une potion qui nettoie et éclaire. Cela relève du prodige.

Que faut-il en penser ? C’est évidemment très beau, très gracieux et aussi très original. Ce disque de Harp est formidablement bien fait. Sur le plan spirituel, c’est un « vaisseau » digne de ce nom capable à lui seul de vous ouvrir plusieurs portails temporels et psychiques. On aurait aimé en savoir un peu plus sur ce qu’on recherche ici. Est-ce qu’on fait ça juste pour se sentir mieux ? Pour expulser le malin ? Ou est-ce qu’on va nous demander de croire en un truc qui n’existe pas et au final nous demander notre carte bleue ? Le voyage est somptueux, l’invitation remarquable mais on n’est pas certain d’être à la hauteur. Le disque n’est peut-être pas la clé. Possible qu’il soit l’épreuve qui permette de dire qui peut encore ressentir et qui n’en est plus capable. Vous reprendrez des champignons avec votre moquette ?  Nous oui, sans hésiter. Plusieurs écoutes sont recommandées. On découvre des choses à chaque fois et on descend/monte là où ça a toutes les chances de se passer.

Tracklist
01. The Pleasant Grey
02. I Am The Seed
03. A Fountain
04. Daughters Of Albion
05. Chrystals
06. Country Cathedral Drive
07. Shining Spires
08. Silver Wings
09. Seven Long Suns
10. Moon
11. Throne Of Amber
12. Herstmonceux
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1 Comments

  1. says: K Veylon

    I agree one hundred percent Harp’s debut album is a vessel or a vehicle that takes you places. It is a thing of extreme beauty and that makes it rare. It reminds us not to judge on a surface level but as you said, you find something new on each listen to the original, creative album if you allow yourself to get lost in a deeper forest and away from this modern world. Just curious why your score is so low for a record that produces a miracle.

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