Luke Temple and The Cascading Moms / Hungry Animal
[Western Vinyl]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Luke Temple and The Cascading Moms - Hungry AnimalIl y a de ces grandes sorties qu’on attend, longtemps inscrites sur nos agendas ; et puis il y a les surprises, ces albums qui vous emportent de court, sans crier gare. C’est le cas de ce Hungry Animal, nouvel album de la moitié de Here We Go Magic, Luke Temple, ou encore Art Feynman pour les intimes du bonhomme. Avec le nom de groupe pareil, The Cascading Moms, soit Doug Stuart et Kosta Galanopoulos, c’est déjà un peu gagné dans nos cœurs, faut bien l’avouer… Hungry Animal est le huitième album sous son nom et son second accompagné de ces “mamans déferlantes”, et il montre les crocs.

Ça se mange sans faim

Et pourtant, nous nous voyons dès lors plongés dans un univers doucereux tout de lotissements coquets, presque en carton-pâte. Sur l’ouverture, Temple semble avoir un Bowie dans la gorge, ce qui surprend. Un peu de papier, quelques rubans de guitares qui se glissent, et l’ensemble est pesé. La musique de Temple semble émaner d’un jet créatif, comme on enrobe une chanson dans la quiétude du matin, juste après le café et une partie de ping-pong (contre la table), inopinément ; comme on irait à la pêche à l’idée. Sauf qu’ici, ça mord vite ; et bien. Le comparatif n’a sans doute jamais été fait, c’est exactement ce que l’on ressent avec la musique électronique de Lindstrøm : une sorte de divine simplicité, émanations créatrices qui sembleraient presque ordinaires pour son auteur. Et la félicité qui suit. Les mélodies ont l’effet évident. Comme des instantanés créatifs, petits cadeaux sur le vif ficelés d’un savoir instinctif mais artisanal, papillotes pop s’ouvrant sur un sourire…

… qui a vu. Un sourire qui sait. “Better stop my disbelieving, ’cause I really need your belief in me / I found myself in a region of space I can’t see / I’ve lost, I’ve lost my echo somewhere in the L.A. basin.” La noirceur s’habille ici d’un habit pop et mélancolique, un peu comme si l’on vous énonçait une nouvelle triste avec un air guilleret. La tristesse n’est nullement ravalée ; elle est digérée, réduite à l’essence. Arrêt à une station poétique : “In violence, there is no romance in real time.” Sur Echo Park Donut, on apprécie cette frugalité des instruments, comme cette bise fraîche et californienne qu’on ressent sur la nuque, à l’instant. Le morceau éponyme de l’album, le temps d’un refrain répété, fait l’effet d’un Walking on L.A. des Missing Persons si celui-ci était chanté par un Metronomy en chemisette. On se situe au bord du réel, et l’onirisme frappe à la porte. Même à L.A., la vie est un dédale de brumes mouvantes, et tout le monde fait comme si de rien n’était à la perfection.

Nos animalitiés

On a l’impression de flotter sur un nuage, face au grand bleu du ciel. Temple lui arrache quelques pensées existentielles : “Emotional volley, show me your treasure / Give me the secret you can’t keep / It’s not just only beyond your measure / Passing it on in your sleep.” On se pose sur la rocking chair, en chemin vers l’ataraxie. Une fleur baille, elle nous reste une énigme. On pense au vers de Schiller : “Où es-tu, monde admirable ?” Avance sans crainte, juste un peu…

The face of love is hello, goodbye / It is a gift to be a hungry animal.” Non, Luke, leur condition est pire encore, et parfois si similaire. Pas besoin d’avoir lu Bosco ou d’avoir poncé les cassettes de La vie secrète des animaux pour comprendre que nous la partageons : il y a tant d’humain en l’animal. Nous sommes pareils à des fourmis, sur cette autoroute bouchée. Et sur ce, Temple prend quelques airs de Devendra Benhart. Sa voix s’embellit avec l’âge, se raffermissant, s’éloignant du folk des premiers albums solo pour retrouver le côté plus rêveur de l’entité Feynman. Sur Bed Time For Eddy, on voit des guitares cavaler, toutes excitées. Plus haut, elles ont ce côté yéyé, vacillantes, comme un fil d’herbe au vent. Il nous manque peut-être du recul, mais ce genre d’album ravira les amateurs de twee pop, l’album évoquant anecdotes, questionnements existentiels et historiettes. La musique y est à la fois rassurante et un brin inquiète, à l’affût d’un signe.

Peut-être y a-t-il aussi du David Byrne aventureux, de l’Ariel Pink un peu psyché, de l’Aldous Harding indie, certainement… Et dans ces deux pistes finales, un synthé sort du bois, nous plaisant à l’envi. L’album emprunte alors un tournant animiste, japonais dans l’âme – tout devient harmonie mélodique, ciel d’éther, espaces infinis – passant de ce que peut offrir un label comme Mexican Summer au catalogue d’un Music From Memory. Tout cela s’amuse à la frontière du pop et du fun, du futile et de l’essentiel : quand tout le monde pérore sur Gorillaz, c’est un excellent moment qu’on vole au hasard. Alors merci, et à la prochaine…?

Tracklist :
01. Clean Living
02. Echo Park Donut
03. Hungry Animal
04. Loose White Paper
05. Shake Me Awake
06. Bed Time For Eddy
07. Love Means Light Year
08. Early Spring
09. Emotional Volley
10. One Heavenly Body
11. One Zero

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