Maud Geffray : Vie ordinaire d’une femme de rave

Maud Geffray par Mounir TaiebA une autre époque, on aurait bien vu Maud Geffray dans un film de Luis Bunuel sur le premier âge de l’électronique. Pas l’un de ces films français compassés et toc, ni un brûlot à la Showgirls de Paul Verhoeren (encore que…) mais un beau film d’images, glacé et incandescent à la fois, où une jeune fille charmante venue de l’Ouest tomberait, par les hasards de la vie, dans le monde inconnu et fascinant de l’électronique parisienne naissante. Loin de jouer la vierge effarouchée, la jolie brune révélerait le pouvoir infini de la féminité en s’imposant dans un délicieux mélange de délicatesse et d’énergie brute comme l’une des fers de lance d’un mouvement désormais à demi-éteint, sauvage et pansexuel, barbare et farouchement indépendant, tout en présentant, au fil des décennies, les signes sophistiqués et intimes d’une délicate bourgeoisie culturelle en devenir. Cette vie serait faite de victoires, de drames et de rencontres, de transformations radicales et d’échanges sentimentaux, de voyages à Los Angeles et de scènes torrides de clubs gays, de musique et de battements de cœur.

Si on fantasme un film de ce genre, c’est parce que la parcours de Maud Geffray rappelle ces belles ascensions de la première moitié du siècle dernier où l’on venait de « province » pour trouver sa voie. L’aventure de la jeune fille de Saint-Nazaire a démarré en 1994, à une petite éternité d’ici, sur une plage dont elle a fait un disque d’images somptueux, avant de s’incarner dans une carrière de DJ à succès et dans un duo conquérant et choc, le Scratch Massive qu’elle partage avec son complice Sébastien Chenut, exilé conjugal à Los Angeles. Maud Geffray a pris son envol solo, par la force des choses et parce qu’on l’y encourageait. Sa quatrième décennie est la plus prolifique et la plus inspirée. Elle a signé en 2017 un premier album Polaar qu’on a pas fini de sonder et un magnifique exercice de style autour de Philip Glass, il y a quelques semaines, en compagnie de la harpiste hollandaise Lavinia Meijer.

Lorsqu’on a rencontré Maud Geffray, c’était d’abord pour déjeuner et discuter de choses et d’autres. On pensait la trouver végétarienne et hors du monde. Il n’aura fallu que trente secondes au serveur pour lui vendre (faute de jambon italien) une énorme salade garnie de cochon grillé à en faire frémir les capitons (les nôtres du moins). Au bout de deux minutes, on parlait de Saint-Nazaire et des années 90 comme si on avait passé le bac ensemble. On rêvait de Bunuel. On a fini en Jean-Pierre Léaud bavard chez Eustache et Maud Geffray en femme de rave et voyageuse du temps. 

Photo : Maud Geffray par Mounir Taieb.

Vous êtes retournée récemment jouer à Saint-Nazaire. C’était comment ?

J’ai joué au VIP, sur le port de Saint-Nazaire. C’était très bien. Mes parents sont fans de musique. Ce sont eux qui m’ont fait baigner dans tout ça. C’est une ville très rock. C’est d’où je viens, mes racines, mon éducation musicale. Quand j’étais ado, l’électro à Saint-Nazaire, ça n’existait pas. C’était le rock, le punk, le ska.

Quel rôle ont joué vos parents dans votre carrière ?

Mes parents étaient très branchés musique. Ils m’emmenaient dans tous les festivals, rock, jazz. Philip Glass, notamment, mon père avait à peu près tout de lui.

Qu’est-ce qu’ils faisaient vos parents ?

Ils étaient profs. Mon père était prof de français et d’arts plastiques. Ma mère instit. Provinciaux, de gauche, passionnés de culture. Je suis restée à Saint-Nazaire jusqu’au bac, jusqu’à 17-18 ans et puis je suis partie. Ils sont en retraite maintenant.

Quelle a été leur réaction quand vous vous êtes lancée dans la musique ?

C’est toujours un peu compliqué au départ quand on fait ces choix-là. Ils étaient un peu sceptiques au début. Ils s’étaient dit : ça va pas durer. Et maintenant ils sont hyper contents et hyper fiers. Ma mère notamment. Elle peut voir tout le chemin que j’ai pu parcourir et que peut-être elle aurait pu faire à son époque.

C’était important ce départ de la ville natale ?

Oui. Il y a eu une rupture importante quand je suis partie de Saint-Nazaire. Un moment de rupture totale en fait. C’était en 1994. J’ai perdu mon frère jumeau à ce moment-là. Il y a eu la musique électronique qui m’a ouvert aussi des tas de choses, la connaissance de gens, la découverte d’autres milieux. J’ai eu un moment où j’ai eu besoin de partir, de couper avec le milieu familial. Saint-Nazaire est une ville assez dure. C’est une ville difficile où l’on peut vriller assez vite. Le lycée que je fréquentais est un des plus gros lycées de France, il y a beaucoup de monde, des milliers d’élèves. Il y a pas mal de liberté et si j’y ai vécu des choses super, on peut facilement y faire pas mal de conneries. C’est une ville où on traîne beaucoup, autour du port. Où on peut se perdre. Il était temps pour moi de voir autre chose.

(on amène la salade de cochon grillé)

Vous êtes bien végétarienne ?

Oui presque. (rires)

Cette bascule de l’adolescence à l’âge adulte est quelque chose de déterminant pour vous. Cela se sent jusqu’à aujourd’hui. Vous avez tout de même poursuivi vos études ?

Oui.  J’étais plutôt une bonne élève. J’étais sérieuse. Je passais les étapes assez facilement mais j’ai senti au lycée que mes notes commençaient à baisser. J’ai eu un premier creux en seconde. J’ai réagi pour aller jusqu’au bac. Et ensuite, j’ai continué. J’ai fait un mémoire en journalisme et étude des médias. Puis des études de cinéma. J’ai dû faire six ans après le bac avant de tout abandonner et de bifurquer sur la musique.

Sur les images de 1994, vous aviez l’air d’une fille sage ? Vous n’aviez pas un look extravagant.

Je n’ai pas changé tant que ça !

Comment vous vous êtes retrouvée là en fait ? La légende ne le dit pas.

Les images ont été prises le matin. C’était une époque où les kilomètres n’avaient aucune importance. Ce qui nous intéressait c’était vraiment d’être là. Pour moi, j’ai toujours vu ça comme une parenthèse enchantée. Les débuts de la techno, transcore, une musique très rapide, très mélodique. Ça envahissait les côtes bretonnes. On a découvert cela dans un club à l’Ouest, près de Saint Nazaire et j’ai commencé à rencontrer des gens qui organisaient des raves, des fêtes dans le coin. L’objectif dans la semaine était de trouver où allait se dérouler la prochaine fête. Ça poussait comme des champignons dans tous les coins. La distance n’était pas un problème. On faisait 500 bornes pour en être. En Bretagne, dans le Nord, dans le Sud, partout. On en était. Il fallait en être.

La parenthèse enchantée

Quel était votre rapport à la musique à l’époque ? Vous n’en jouiez pas spécialement ?

Non. J’avais fait du piano petite. Mais j’étais petite. J’avais fait 5 ans mais j’avais arrêté depuis longtemps parce que j’en avais ras le bol. Je n’avais pas de platine vinyles parce que c’était trop cher. Peu de gens avaient accès à ça. C’était encore un sport de riches. Cet été-là, à force de traîner et de rencontrer plein de gens. C’était aussi une ouverture d’esprit, pas qu’une question de musique, je me suis lancée à l’aventure. Un jour, je me suis retrouvée avec l’envie d’essayer. J’étais à une after. J’ai demandé à mixer, à caler, à comprendre comment ça marchait. Quand on a fait de la musique, on comprend vite les boutons, comment faire. J’ai calé du hardcore et j’ai réussi tout de suite. J’ai adoré immédiatement. Je m’en souviens comme si c’était hier. Comment j’ai fait. C’était amusant. J’ai eu envie de réessayer. Je demandais les platines à mes copains. J’ai eu un background sérieux mais le mix c’était ludique.

Comment ça se passe ensuite ? Vous étiez une « bande de jeunes ».

Oui, toujours en bande. Je n’avais pas le permis. Je suivais le mouvement. On partait à plusieurs voitures. Après je suis partie et c’était différent. Je suis passée par Angers deux ans à la Catho. Et c’est là que j’ai rencontré Sébastien Chenut. La fête continue là-bas mais ça prenait une autre forme. Ca s’est atténué. Je retourne à mes études et je reprends pied dans la réalité après l’été 1994. Il fallait que j’expulse des choses. Sébastien avait des platines. On part tous les deux sur Paris et il prend ses platines. J’achète des disques. J’utilise ses platines et ça devient pour moi une sorte d’exutoire, quelque chose dont j’ai besoin. Les productions de ces années-là sont remarquables. J’explore, je fais des petits mixes pour moi mais sans velléité de quoi que ce soit. Je bâtis mes petits puzzles. Je cherche pas à être DJ mais j’y passe du temps. Je fais mes études et j’avance à l’aveugle. Après, Sébastien achète des machines. Et on commence à toucher un peu à la composition, à faire des morceaux.

Premier disque ? Ca démarre vite quand même.

Je faisais un stage dans une boîte de prod de cinéma. On est en 2000. J’avais quasi fini mes études et je me dis : « mon quotidien m’ennuie. Ca ne me convient pas du tout. » Et là, on faisait des morceaux avec Seb et on nous propose de signer un vinyle. Du jour au lendemain, j’ai tout arrêté. La boîte voulait m’embaucher. J’ai dit non. C’était n’importe quoi : on signe un vinyle et j’abandonne tout mais c’est ce que j’ai fait. On s’est lancés.

C’est étonnant, la fluidité de votre parcours.

A Paris, j’étais d’abord dans mon coin. Je mixais à l’appart, pour moi. Je ne cherchais pas à pénétrer le milieu ou alors juste pour faire écouter des choses qu’on faisait à deux.

J’ai le sentiment dans ce qui s’est passé que vous n’avez jamais porté une ambition forte comme si votre démarche consistait avant tout à prolonger ce côté « bulle estivale » de 1994. A vous y maintenir, plus que de dire « je vais devenir DJ international ».

Oui et non. Ca n’était pas net comme ça mais à un moment, j’ai vraiment eu cette idée qu’il fallait que je fasse quelque chose en rapport avec la musique. C’était plus poétique. Je voulais développer tout un univers qui ait du style, un style de son, une esthétique, qui intègre des images. Cette ambition-là, je l’ai eue mais elle n’était pas tournée vers un but professionnel. Devenir DJ international, ça n’était pas ça du tout.

Avec Scratch Massive étrangement, vous êtes devenue assez vite une belle et grosse machine techno. J’ai l’impression que vous avez rattrapé cette visée poétique en démarrant votre travail en solo et que ce que vous avez fait avant n’était pas complètement personnel. Sur vos travaux solo, on sent que vous touchez à quelque chose d’intime mais que vous n’y êtes pas encore tout à fait.

Ca n’est pas faux. Tout cela ne s’exprimait pas de cette manière avec le groupe. Le travail avec Scratch Massive est un travail à deux. Il nécessite des compromis, un langage commun. On va sur des terrains nécessairement partagés, avec une certaine pudeur par rapport à ce qu’on voudrait exprimer. Pas qu’on soit dans un registre sur-calibré mais il y a quand même un cadre, des limites, un public. C’est un travail à deux. Ma façon de travailler quand je suis seule n’est pas la même.

Comment travaille votre duo ?

C’est un puzzle. L’un démarre. L’autre enchaîne. On progresse ainsi. On se complète. Certains morceaux sont plus de Seb, d’autres plus proches de moi. Ca s’entend et je les identifie bien. Celui-ci ressemble plus à ce que je fais. On a des styles assez distincts. Ce n’est jamais 50-50. Mais sur mon travail à moi, c’était pour des raisons personnelles. C’est plus intime mais vous avez raison, il y a encore un voile, quelque chose qui fait écran. J’ai démarré parce qu’Arthur de Pan European Recording (NDLR, le label de Maud Geffray) m’y a incité. Il m’a poussé aux fesses en me disant j’aimerais bien que tu fasses des choses. Sébastien venait de partir à Los Angeles pour suivre sa copine et je me suis dit qu’est-ce que je vais faire ? Je vais pas attendre comme ça. On a bouclé des musiques de films et puis Arthur m’a demandé vraiment de manière insistante de faire des choses. J’ai monté mon studio ici à Paris et d’autres gens m’ont poussé aussi. Il y a eu ce festival à la Gaité où on m’a demandé de finaliser 1994, comme ça. Il restait un mois et demi. J’étais à Los Angeles. Je suis rentrée à Paris. J’ai pris tous les rushes et zou. Je suis retombée dans la passion. J’ai plongé à fond. Ca m’a vraiment bouleversée de m’immerger à ce point.

Vous vous souvenez quand vous avez vu les images de la plage à Carnac qui ont servi pour 1994 la première fois ?

C’est marrant. C’était une histoire humaine encore une fois. Des gens me disaient : « je t’ai vue dans les images de Christophe ». Il y avait un montage qui circulait. « C’est toi dedans. » J’ai contacté le type et on avait des histoires qui se recoupaient. Des connaissances, des trucs. Et on s’est rencontrés. Il a fini par me dire, je te donne les images. Tu fais ce que tu veux et tu te débrouilles avec ça. J’ai fait ce film de 10 minutes avec un ami monteur qui m’a aidée. C’était comme replonger dans l’époque, unique, très poétique. C’est à la fois très temporel mais je voulais que ce soit universel aussi. Un moment de grâce, un moment de liberté. La parenthèse enchantée. Ce moment de bascule, de jeunesse.

C’est ce projet qui vous a autorisé à travailler seule. Vous deviez avoir des tas de choses à vous déjà ?

Oui. C’est exactement cela. J’avais bien sûr des tas de compos. Mais je ne suis naturellement pas  très organisée pour conserver tout ce que je fais. Ensuite, ça s’est enchaîné. Quelqu’un d’autre est venu me voir en me proposant quelque chose d’autre. Tu voudrais pas travailler sur quelque chose en lien avec les archives du Louvre ? Regarder juste ce qu’on a. Faire quelque chose comme 1994 mais sur les archives. J’ai eu un peu de mal à comprendre. Je ne voyais pas trop au début. Il fallait chercher. Des machins sur le voyage, l’antiquité. C’était bizarre. Je leur dis : « merci pour la proposition mais je ne vois pas trop ce que je peux faire avec ça ». J’avais envie de travailler avec Jamie Harley. J’ai proposé un truc original sur un sujet perso. On évoque les ados, les villes moyennes. Des conditions extrêmes. Et on tombe sur cette idée de Finlande, Rovaniemi, la nuit qui dure. Les ados. On se rend compte qu’on a mis tellement de temps à trouver notre sujet que les rencontres d’Arles se tenaient en janvier. On m’avait fait la proposition en juillet et on était déjà en octobre. Il fallait de l’argent. Le Louvre nous a dit qu’ils ne pouvaient pas suivre complètement, qu’ils ne pouvaient pas tout financer. Les gars de So Foot nous disent alors qu’ils produisent si on veut. Mais il fait nuit noire trois semaines plus tard, ce qui impliquait d’aller vite. J’ai un ami Finlandais qui connaissait tout le monde. Il nous aide, on prépare et on part en quatrième vitesse. On s’est plongés dans cette vie où il fait nuit 22 heures sur 24. On rencontre des tas d’ados, des gens qui rêvent d’ailleurs et je trouve le fil musical. Je vais assez vite pour les quarante minutes de son. Et on arrive le jour J avec pas mal d’angoisse. Il manquait des choses. On a appelé cela Kaamos, la nuit bleue. J’ai eu une allergie au froid. Je suis rentrée à Paris avec des plaques sur le corps, le visage. On était partis dans la neige. Il faisait -23°. Mais c’était une période incroyable.

Vous en tirez la matière pour un album ?

Oui. Je m’y suis replongée après toute seule, en studio. Et j’ai développé l’album autour de ce travail.

La dernière danse

On a toujours le sentiment que vous avez besoin d’un aiguillon pour vous mettre en mouvement. D’une incitation extérieure. Goodbye Yesterday, vous y injectez du perso ? C’est plutôt rare chez vous. Votre musique est à la fois de plus en plus personnelle mais en même temps, on sent qu’il y a toujours une retenue. Une sublimation des choses, un degré d’abstraction. C’est assez paradoxal car avec Scratch Massive, vous aviez plutôt une approche frontale revendiquée. Un côté rentre-dedans qui n’était pas que celui de Sébastien.

Oui. Musicalement le côté rentre-dedans n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Par rapport à ce que je fais en solo, je n’ai pas envie de raconter ma vie en musique, parce que ce n’est pas ce que je veux faire. La précision de ma rupture ou de ma rencontre avec tel(le) ou tel(le). Je n’aime pas ça. Chacun doit s’y retrouver avec sa propre lecture de ce que je peux raconter, pouvoir le rapprocher de sa propre émotion. C’est très intentionnellement que je conçois la musique comme un réceptacle. Ce que j’aime, c’est les messages que m’envoient les gens et qui me disent : on a pleuré parce que tu nous a fait penser à ça. Ça renvoyait à ce qui nous est arrivé. Ca a réveillé… C’est ce qui se produit, même avec un travail un peu particulier comme l’album sur Philip Glass. J’ai pas la sensation d’avoir une vie si intéressante. Qu’est-ce que je vais raconter ? J’ai vraiment envie de créer une bulle émotionnelle. Ca va jusqu’à dans mon rapport au texte. Je fais quelque chose de générique. Je ne veux pas rentrer dans le détail. J’ai même une préférence marquée pour le yaourt qui permet d’avoir une signification mystérieuse, tout en utilisant des mots juxtaposés et qui renvoient à une idée générale, à quelque chose d’un peu vaporeux.

Il m’est arrivé de réécrire des morceaux en essayant de clarifier le sens, de remplacer certains mots et cela ne fonctionnait pas du tout de la même façon. Sur Last Dance, de Scratch Massive, on m’a demandé d’écrire les paroles…

C’est un titre qui sonne comme du Maud Geffray d’ailleurs. Vous évoquez cette question de dernière danse dans Goodbye Yesterday aussi. Il y a eu vraiment une dernière danse avec quelqu’un c’est sûr !

Oui, c’est sûr. (elle change de sujet) Et bien dans Last Dance, c’est du yaourt. Ce track ayant été pris pour pas mal de synchro et surtout dans une série pour ados qui s’appelle SKAM. Je n’ose pas dire aux gens que les paroles n’existent pas vraiment, que ce sont juste des mots. La façon de dire ces mots, de poser la voix, c’est ça qui touche les gens. Pas forcément leur sens.

Il faut les écrire, non ?

Non. Il y a trois petits points, un mot, trois petits points. Malgré le yaourt, les gens savent que c’est une chanson d’espoir. Transposer la parole, comme dans une musique. C’est ce qui m’intéresse.

Vous utilisez de plus en plus les voix dans vos compositions.

C’est une manière de rendre l’émotion évidente mais je ne veux pas les utiliser pour expliquer les choses. Dans une autre track sur laquelle je travaille en ce moment, j’essaie de rester dans quelque chose d’évanescent.

Vous chantez de plus en plus vous-même ? C’est satisfaisant non ?

Oui. C’est bien.  Au début, comme nous étions à deux, la musique prenait le pas. Les textures, en live, il y a beaucoup de choses qui enrichissent le son. Mais de plus en plus, je me retrouve toute seule derrière mon ordinateur. Je mets la musique au max mais cela devient une évidence. Le chant rend les choses plus palpables.

Vous avez assez peu tourné sur l’album de Scratch Massive, non ?

Le fait que Sébastien soit à Los Angeles ne facilite pas les choses mais on se fait des sessions sur un mois généralement. Tous les weekends pendant un mois. Mais les sessions sont écourtées car Seb ne veut pas faire d’aller-retour incessants et cela me convient bien d’une certaine façon car cela me laisse beaucoup de temps pour faire d’autres choses.

Vos choix semblent, de l’extérieur, assez antagonistes. Vous qui partez dans le Grand Nord tandis que lui va à Los Angeles. La séparation. La musique elle-même. Dans d’autres circonstances, on pourrait dire que ce n’est pas bon signe pour le groupe.

Oui. Mais on apprécie vraiment de se retrouver à la fois parce qu’on travaille depuis si longtemps l’un avec l’autre et parce qu’on a encore pas mal de choses à dire ensemble. On a monté un label tous les deux dont on s’occupe, Bordel Records. Lui s’y implique plus que moi, notamment dans la fabrication des choses.

A ce propos, je dois confesser que j’ai fait une critique assassine d’un des morceaux du label. Je suis chaude d’un rappeur dont j’ai oublié le nom… C’était vraiment terrible.

Roxane est une actrice incroyable. Ce n’est pas mon titre favori non plus. Mais les choses se font parfois. DA est un type génial, vraiment, par-delà cette chanson…

Glas(s)Nost

Je reviens à vos propres compositions. Vous donnez le sentiment d’être assez active. Vous travaillez plus toute seule qu’avant, non ?

Oui (rires) Je travaille pas mal même si je n’ai pas l’impression de ne faire que ça. Mais j’aime ça. Ça me semble normal. Je vois ça comme un métier d’une certaine façon. J’ai des journées et des semaines bien remplies mais j’aime ça par-dessus tout. Je suis en train de m’atteler à un nouvel album perso et j’ai aussi un mois pour faire la direction d’une musicale pour Xavier Veilhan, un artiste contemporain avec lequel j’ai joué. Il m’a proposé de faire la direction de son prochain spectacle. Il a envie de faire quelque chose de collectif. Il aime cette idée. Je ne sais pas encore bien comment prendre cela. Il faut composer, discuter de la structure de son spectacle. Une approche complètement pluridisciplinaire. Cela s’appelle les Compulsory Figures qui renvoie à une discipline olympique. C’est sur des patins. Il faut faire des figures. Ca a été retiré car cela ne donnait rien à la télé. J’ai hâte de voir comment ça va se passer.

L’approche documentaire vous séduit toujours.

J’ai pas envie de finir dans mon truc seule à me dire que ce que je fais est hyper important. Ça fait partie de la richesse de la création d’ouvrir les yeux et d’entrer en interaction avec des gens et des univers. J’ai rencontré Philip Glass récemment et il avait les yeux pétillants comme un adolescent. J’ai l’impression que la musique lui permet de rester au contact des choses parce qu’il ne l’envisage pas comme quelque chose qu’on fait dans son coin, ni pour soi.

Il a écouté le disque ?

Oui. Il nous a dit que c’était assez intrigant pour lui d’entendre les choses complètement retravaillées comme ça.

Vous étiez à la mène sur ce travail. Lavinia Meijer, la harpiste qui vous accompagne, a plus eu un parcours d’exécution classique des partitions. Comment vous avez eu l’idée d’interpréter et de proposer des variations ?

Je ne me sentais pas forcément capable, ni vraiment intéressée de rejouer littéralement l’œuvre en mode électronique. Cela n’aurait pas eu grand sens. C’était un travail de commande. Ils m’avaient proposé de jouer avec un pianiste mais je n’ai pas pu. Alors l’année suivante, ils m’ont redemandé de travailler sur Glass et j’ai dit oui, car c’est un compositeur que je connais très bien depuis toute jeune. Le principe restait de travailler en collaboration.

Lavinia n’était pas toujours disponible car dans le classique, ils sont très pris, ils sont toujours en tournée. Le rythme des musiciens classiques est insensé. A côté, je ne me plains pas. Pour nous, ce n’était pas simple car elle a énormément de travail.

Sa présence sur le disque est parfois illustrative. J’ai trouvé qu’elle était plus présente sur scène.

Tout à fait. Et puis il y a la beauté de l’instrument lui-même. On s’est mis d’accord au départ. J’étais à Los Angeles où j’ai démarré. A Paris, il ne restait plus qu’un mois. J’ai voulu faire simple. L’œuvre est considérable. Pour avancer, j’ai sélectionné deux ou trois œuvres marquantes. Einstein On The Beach bien sûr et The Photographer que j’adorais quand j’étais gamine. Lavinia m’a dit ok. J’ai trouvé des passerelles entre les œuvres. J’ai téléchargé un outil qui traduisait les partitions en instructions pour la harpe. Je lui ai envoyé tout ça. Je lui ai fait un premier envoi de 20 minutes. Elle a trouvé ça bien. Nous n’avions que deux jours et demi de répétition avant le live mais on ne s’était jamais vues avant. Quand on a été en studio, ça a été très vite. On a fait une version de 30 minutes, en travaillant méticuleusement minute après minute. Avant ça, on s’était échangé juste 4 ou 5 mails. Ca aurait pu ne pas marcher mais ça n’a pas été le cas. Ensuite, je m’y suis remis de telle sorte à ce qu’on puisse avoir un album. Nous avons retravaillé sur deux jours après selon le même dispositif. On a enregistré très vite et j’ai tout retranscrit à la maison avec une petite équipe.

Vous bidouillez pas mal non ?

Oui. Je m’intéresse. Une fois écrites les partitions en MIDIs, j’ai trouvé un logiciel qui les retranscrit automatiquement en partitions pour la harpe, ce qui m’a beaucoup aidé. C’est à ce moment là que j’ai repris le piano tout de même. J’aime bien travailler seule et ensuite faire des collages, travailler avec des images, avec des apports extérieurs qui vont questionner et enrichir mon travail. C’est ce que je préfère.

Votre nouvel album ?

J’ai plein de choses. De machins. Dans mon ordinateur. Arthur du label doit venir bientôt pour écouter ce que j’ai.

Il va vous donner la date de sortie, c’est ça ?

Oui peut-être. Ca va m’aider sans doute. Le plus difficile est vraiment de terminer les tracks. C’est ce qui est le plus technique. Les jets de composition : ça va. C’est pour cela que j’aime bien bosser avec quelqu’un à la fin. J’ai ma méthode.

Vous travaillez tous les jours ?

Je suis du soir. Je travaille à partir de 18h. Souvent dans la journée, je me consacre aux projets, aux rencards, aux affaires. Je mets en place. Et le travail démarre en soirée. Il n’y a plus de mails, d’appels et je rentre en concentration. Le dimanche aussi. J’ai besoin de calme. Hier par exemple, j’ai fait une super session…

Vous faites des trucs autres que la musique ?

Je suis assez sportive. Je cours. Je fais du vélo. J’ai pu avoir une vie assez dissolue par le passé mais j’essaie maintenant d’avoir une vie normale. Presque chiante. Une vie qui me va bien. Je me lève à peu près à la même heure. C’est devenu assez routinier mais j’adore. Mon activité est tellement prenante que j’ai plus tant que ça envie de faire la bringue. Mon travail me fait voyager et quand je rentre, j’aime bien rester là, voir des amis, la famille.

Vous allez encore en club ?

Je mixe pas mal. Je continue d’adorer ça.

Vous arrivez à faire passer des émotions à travers ça ? Il y a pas mal de DJs qui s’en lassent au fil du temps.

Oui, bien sûr. Ça dépend du contexte. Dans une semaine, je vais mixer au musée Guimet de 20 h à 23h (note : le 7 novembre). Ce n’est pas pareil que de mixer à 3H du matin dans une soirée queer. Je construis mes mixes avec toujours autant de plaisir. Certains se mettent plutôt sur une autoroute mais ce n’est pas mon cas. C’est hyper important pour moi car ça permet d’écouter des choses, d’être ouvert à tout ce qui se passe et puis de découvrir. Je mixe pas mal de vieilles choses avec des nouvelles. C’est un micmac perso mais qu’il faut entretenir. Je ne suis pas là pour juste cachetonner en club. J’essaie de mixer dans des lieux très différents et de ne pas juste pousser des disques.

Vous allez encore en club en dehors du travail ?

Plus tant que ça, faut avouer. Ça m’arrive d’y aller pour écouter les autres mais je n’y reste plus comme avant jusqu’à six heures du matin. Je vais à pas mal de concerts aussi. Aphex Twin à Rock en Seine, c’était incroyable.

Je l’ai vu il y a longtemps à la Villa Noailles (NDLR, en 1999)

Moi aussi. C’est ce jour-là qu’il m’avait offert son joint. C’était fou !

Vous avez vu The Cure à Rock en Seine ?

Non j’aurais adoré. Je faisais une conférence à Rock en Seine et je suis restée sur Aphex Twin. Cure, c’est toute ma jeunesse.

Vous écoutez quoi à la maison ? Du rock ?

Pas tant que ça.

Les Pixies ont fait une chanson sur Saint Nazaire !

Non ? Faut que j’aille voir. Je le note. Waoh, cette ville est vraiment le centre du monde. C’était l’un de mes premiers concerts à Rennes. C’était il y a… longtemps. J’écoute encore un peu de rock mais pas tellement du rock d’aujourd’hui. J’écoute vraiment beaucoup beaucoup de choses. De la new wave, de la synth pop. J’ai pas mal de disques encore chez mes parents mais j’ai un bon système d’écoute maintenant que j’ai un nouvel appartement. Pour mixer, j’utilisais encore des vinyles jusqu’à il y a deux ou trois ans et puis je me suis dit que ça avait assez duré. J’ai joué à Brest à l’Astropolis. Tout le monde avait une platine CD et j’étais la seule en vinyle. Il y avait un vent de dingue et mes disques se soulevaient. Je me suis dit qu’il fallait arrêter là et j’ai entamé ma mutation ! C’est quand même pratique.

Technosciences

Comment vous voyez la suite ?

Comme ça. Je vais finir au couvent bientôt ! J’ai mes petites soupapes. Même aller à Saint-Nazaire, ça me fait du bien maintenant. L’océan. La ville a changé. C’était une ville dure avant, même dans son rapport à la mer. J’aime bien y aller maintenant, ce qui n’était pas le cas avant. Même pour créer, c’est une ville qui m’inspire maintenant, où l’on se sent bien pour ça.

Oh, je suis sûr que vous n’y allez jamais plus d’une journée, non ?

Oui, oui, c’est vrai (rires)

On vous sent intéressée par l’image, l’écriture, d’autres choses ?

Oui. C’est quelque chose qui m’intéresse énormément. La réalisation, l’écriture. J’ai fait des études de scénario. J’ai fait un long mémoire sur ça. Je ne pense pas trop mal écrire. Prendre la caméra, c’est encore un peu loin. J’aurais des idées, des visions mais je n’ai pas encore le cran d’y aller seule. Alors j’adore m’occuper de ça et collaborer, composer pour des images bien sûr, les clips, les documentaires. Monter.

Il y a une vraie ambition derrière. Je me souviens de la période où tous les musiciens projetaient des trucs pourris sur un écran pour illustrer leurs chansons. C’était un peu cheap. On est passé à autre chose maintenant. Il y a un fantasme derrière ça : l’œuvre totale ? Vous y allez non ? L’intégration des médias. On sent que vous réfléchissez à ça. 

Je ne sais pas. Oui, la pluridisciplinarité, tout ça. J’aime bien dans mes clips créer des univers, réfléchir à ça avec des gens. Parfois c’est plus ou moins réussi, il faut l’avouer. Mais il y a une voie à suivre et Paris est une ville qui est intéressante de ce point de vue. Si on est à Berlin, on sait que ça va être quelque chose pour la musique électronique mais après ? On va jouer dans des hangars et il y aura 4000 personnes tous les weekends mais j’ai besoin de me nourrir un peu plus que ça. La musique connectée au reste. Paris est un bon endroit pour ça.

Vous ne vous exprimez pas tellement sur le féminisme, tout ça. Vous n’avez pas un fond militant ?

Je fais pas mal de soirées qui parlent d’elles-mêmes. Je préfère faire les choses plutôt que de parler ou de déclarer des choses. Quand j’entends des gamines qui disent : « je fais du mix » le plus naturellement du monde, ça me réjouit. Parce que maintenant, il y a des filles qui font ça. Il y a des modèles pour elles parce que nous avons fait ça avant. Les clichés tombent. C’est pas que la défonce, que la nuit.

Mais non, je ne m’exprime pas trop à ce sujet. Faire ce que je fais concrètement me suffit. Ça va presque de soi chez moi.

Quel est votre regard sur les musiques électroniques par rapport à ce que vous connaissez ? J’ai le sentiment que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas tant que ça dans l’électro ?

Ils écoutent du rap, du rnb. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de gamins privilégiés qui sont dans l’électro. Des blancs, bourgeois, citadins, et ce n’est pas ce que c’était censé être à la base. Et à côté il y a la banlieue, le rap. Ça m’embête un peu. Et c’est quelque chose d’assez palpable. Je m’en aperçois quand je sors. L’électro manque de revendications. Ca a pris un tournant commercial.

Les mecs qui écoutent Aphex Twin. Ils ont 45 ans non ?

Oui, c’est à peu près ça.

Est-ce qu’il y a toujours un clivage entre la techno de droite et la techno de gauche ?

Oui complètement. C’est quelque chose qui est très présent. Enfin chez moi. C’est lié à l’histoire de tout ça. Je n’étais même pas encore dans la musique. En 1994-1995, il y a la scène anglaise, la scène française et surtout belge qui est formidable et puis deux ans après, on a une techno house cocktail qui rentre dans les villes. Les raves sont interdites. C’est fini. On se retrouve dans les clubs et il y a ce machin : la french touch. Je sortais un peu moins. Il y avait ces clubs, ces soirées paillettes, le Queen, des soirées qui n’étaient pas pour moi etc. Et puis ça a redémarré avec le Pulp, ce petit club lesbien. Et moi j’ai eu la chance de mixer là-bas pour la première fois. Petit club complètement punk dans l’esprit, tenu par Michelle Cassaro qui est une fille géniale et qui a permis que ça existe comme ça, en disant le jeudi ce sera une soirée open où on ne va pas juste passer du Mylène Farmer et des trucs comme ça mais vraiment passer de la musique et ouvrir le club. Des hétéros, etc, on s’en fout. C’est devenu des soirées mythiques et en même temps extrêmement importantes pour ce qui allait se jouer après. C’est le retour du dark avec Rebotini, nous, Chloé, Jennifer Cardini etc. Tout le côté champagne/funk déclinait fortement et on a réintégré la new wave, toutes ces influences dans la musique. C’était une vraie alternative. Ce n’était pas politique à proprement parler mais cela disait quelque chose.

Est-ce que ce clivage est encore perceptible aujourd’hui entre les artistes ?  

Oui. Avec Julia Lanoë de SexySushi et Mansfield TYA qui vient comme moi de Saint-Nazaire, on a fait une sorte de questionnaire croisé, un cadavre exquis dans le cadre d’une collaboration pour une compilation Barbiturix. Je lui ai demandé si quand je lui disais VIP elle pensait au port de Saint-Nazaire ou à la boîte de Saint-Tropez. Et sa réponse a été directe ! Le clivage est là. On est dans des crews qui ont une approche assez claire par rapport à ça. Ça se sent dans notre musique. On est très loin de cette techno chic, de l’univers strictement commercial, de la représentation. Je fais attention à tout ça. Lorsque je joue au Musée, c’est gratuit. Je fais attention au prix des lives, au ticket. Ce n’est pas parce que c’est beau et léché que c’est chic, cher ou fermé. On peut être dans la culture et ne pas être snob. Je ne suis pas prête de céder sur ça.

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