A l’approche d’un nouvel album de Scratch Massive, on se demande toujours sur quel territoire commun Maud Geffray et Sébastien Chenut vont choisir de se retrouver. Ce territoire, entre Paris et Los Angeles, entre des productions plus américaines pour lui (plus brutales disons), européennes pour elle (plus sophistiquées), a toujours eu affaire avec le moment où ils se sont rencontrés et les influences qu’ils ont partagées alors. Du Enemy & Lovers des débuts, très influencé par l’idée des premiers métissages électro pop (techno et indus à la fois) à Garden of Love, plus new wave, lumineux et aussi ambient, le spectre musical exploré par le groupe est vaste mais en fait probablement l’un des groupes français électroniques les plus intéressants de ces vingt cinq dernières années, assez loin devant les mastodontes de la french touch. Pour celles et ceux qui écoutent bien, on a toujours pu déceler chez eux des échos des années 80 qui s’exprimaient de manière différente (emprunt au romantisme gothique, new-cold wave, faux air de Coil, recours à des voix “blanches”) mais qui pouvaient constituer un fil rouge dans un parcours sans doute marqué par le son dans lequel les deux ont baigné ados.
Nox Anima est, plus que les autres disques du groupe, imprégné par ses sonorités quelque peu figées et glacées des années 80 et les confronte à une forme de modernité fantasmée, urbaine, nocturne et fantastique qui est habitée par un mélange de sacré, de mythes cinématographiques et d’images d’Amérique. Avec son titre en latin qu’on peut traduire (ou pas) comme l’âme de la nuit (rappelons que leur troisième album s’appelait Nuit de Rêve) et le montage des voix sur le premier titre Nightfall, on ne peut s’empêcher de penser, à l’écoute de ce nouvel album, à ces mélanges plus ou moins savoureux de synthé, de sensualité et de mysticisme qu’il était coutumier d’associer au premier album du groupe Enigma (“Sade, dis-moi”…), groupe allemand constitué autour du couple Cretu. La comparaison n’est sur le papier pas flatteuse mais il y avait dans ce premier disque quelques caractères intéressants comme la capacité à mélanger une certaine idée du voyage avec des notions de fantastique magique, de mysticisme par le son et de dérive quasi psychédélique. De manière plus honorable, cette veine nocturne et alchimique trouve sa trace dans certains travaux du compositeur Umberto qui, ce n’est pas un hasard, vit comme Sébastien Chenut à Los Angeles, et carbure ardemment au mélange d’images/mirages du rêve sombre et hanté de l’Hollywood Babylone.
C’est dans cette cité mythique, vénéneuse et propice à la perdition des âmes, que les Scratch Massive nous emmènent en balade cette fois et l’on doit dire que la perte de repères est non seulement enivrante mais formidablement dépaysante. Il y a sur Nox Anima quelques titres particulièrement puissants à l’image de Inner Symphony qui conjuguent à la fois les effets d’un titre dansant et d’un morceau plus “climatique” ou atmosphérique. Signal fonctionne sur le même modèle et dégage une puissance immersive évidente et très plaisante. Le plus pop I See You Up Tomorrow est encore plus formidable et au niveau des meilleurs morceaux de Garden Of Love. Entre bande son d’un film imaginaire et chant des sirènes, le groupe n’a pas d’équivalent pour mêler une électro de premier plan et une sorte d’évanescence pop qui renvoie au monde du rêve et de l’adolescence. Épaulé par Jeanne Added, les Scratch signent avec un You Cant Hide, une pièce belle et élégante comme un standard de Kate Bush. Les mauvaises langues diront qu’on se situe sur ce morceau et quelques autres (le single Des Choses, avec Yelle) aux limites du bon goût mais c’est bien dans ce registre là, aux confins des musiques avancées et du mainstream, sur la ligne de crête qui sépare les musiques pop et les musiques indépendantes, que Scratch Massive excelle et fait la différence.
Il faut un sacré sens de l’équilibre pour proposer des chansons aussi… chansons au sein d’un album de pop électronique, mais Nox Anima écouté dans la continuité produit un effet maximum troublant et presque vertigineux qui repose en partie sur l’utilisation vraiment caractéristique des voix. Celles-ci agissent tantôt pour séduire, tantôt pour perdre. Elles enchantent, déroutent et détournent, accompagnent ou surplombent. Sur Hunger par exemple, elles sont anecdotiques mais confèrent au tout un supplément d’âme et de mystère qui vient sublimer la texture électronique. Les enchaînements sont formidables et s’il y a peut-être moins sur ce disque (si l’on excepte les quelques singles) de titres marquants ou véritablement décisifs que sur le précédent, Scratch Massive réussit à créer une continuité d’ambiance, avec des motifs et moyens très différents, qui est assez enivrante. Quel est le potentiel commercial d’un titre comme Sakura ? Ce sont des choses sur lesquelles on peut s’interroger. Scratch Massive occupe un positionnement artistique assez singulier qui semble à la fois se concentrer sur la “chanson”, son développement et son impact, tout en renonçant à l’effet single qui la singularise et la détache de l’ensemble. Faut-il écouter les titres un par un ou l’album en entier ? C’est l’une des questions essentielles que se posent les artistes contemporains compte tenu des nouveaux modes de diffusion. Scratch Massive y répond avec une facilité déconcertante : les deux et comme vous voulez. La beauté est partout et contenue dans le singulier et l’œuvre globale, comme on protégerait son éclat au creux d’une noix. Dreamers est d’une belle amplitude surnaturelle, le chapeau/couronnement d’un trip lumineux et un peu irréel qui ne reconnaît comme début et comme fin que l’espace naturel d’une nuit infinie et américaine.
Scratch Massive poursuit avec ce disque son parcours sans faute et son chemin singulier entre musique électro et pop à ailes. Les suivre est un bonheur et le meilleur moyen (légal) de ne pas toucher terre.
02. Inner Symphony
03. Signal
04. I See You Up Tomorrow
05. You Cant Hide
06. Des choses
07. Hunger
08. On The Edge
09. Call The Mistery
10. Sakura
11. Dreamers
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