Mazoha / Τώρα Χορός
[Inner Ear Records]

9.1 Note de l'auteur
9.1

Mazoha - Τώρα ΧορόςCe n’est après tout pas un cas unique : il nous arrive parfois d’adorer des disques dont on ne comprend pas le traître mot. C’est le cas du groupe russe de Motorama, УТРО, dont on suit l’oeuvre depuis des années sans savoir ce qu’ils racontent ou en essayant de le deviner. Le cas aussi de nombre de rappeurs américains au phrasé trop avancé ou rapide pour nous. Cela a été le cas aussi pendant des années avec Mark E. Smith, de The Fall, qu’on tenait pour notre artiste préféré, en n’entrevoyant qu’avec beaucoup d’efforts la richesse bordélique de son propos.

Qu’est-ce qui fait alors que ce Τώρα Χορός (qu’on peut traduire par Dansez, maintenant!) de Mazoha nous parle autant ? Il y a bien sûr la fidélité à Jimmy Polioudis, l’homme orchestre qui se cache derrière le groupe, et qui nous a offert avec sa franchise en anglais, Vagina Lips, quelques uns des albums les plus pertinents et brillants de ces dernières années. Mais ce n’est évidemment pas une raison suffisante. Ce qui rend ce disque aussi emballant et enthousiasmant, c’est le sentiment d’urgence extrême qui s’en dégage. Les rythmiques sont supersoniques, la synthpop est dégueulasse et crachouillee comme si elle avait peur qu’on lui coupe le son. La production est sale, expéditive. Les morceaux sont brefs, comme lâchés à la sauvette, joués si rapidement qu’on craint parfois de passer à côté. Et il y a bien sûr cette évidence extralucide des mélodies et des synthés à deux doigts qui confère à l’ensemble non seulement ce cachet 80s irrésistible et cette séduction adolescente immédiate.

Le morceau-titre est une tuerie incendiaire et ultraromantique. Le monde brûle. Un amant demande à sa maîtresse (ou l’inverse) de lui raconter n’importe quoi, de lui mentir s’il le faut, pour qu’il ait la tête ailleurs et puisse danser sur les cendres. Il n’y a pas grand-chose de plus décisif que cela. Foncer tout droit et faire semblant qu’il y a encore vie qui vaille. Mazoha renoue avec l’esprit punk et frondeur des origines. Il s’agit de quitter l’endroit où on est pour gagner un monde fantasmé et rêvé. New York, c’est le titre du deuxième morceau. Le narrateur y rejoint un ami sans aucune intention de revenir en arrière. On reçoit la mélancolie et l’espoir sans médiation. Un billet dans la poche. Polioudis évoque la morsure d’un chien et la ville qui se dessine. L’ami s’appelle Michael. C’est sans doute un peu tragique et triste. Mais c’est l’idée générale qui prime : l’appel de l’ailleurs et de la vie meilleure.

Chacune des huit pièces qui composent cet album s’impose comme indispensable et un petit brûlot. Le titre 3 s’appelle Bubble-gum en grec. Il colle aux semelles et n’a à peu près rien d’aimable. Le chant de Polioudis est volontairement craché-chanté, On pense à une chanson politique mais il s’agit en fait d’une déclaration façon terre brûlée à une femme. L’homme en a assez et ne comprend plus pourquoi il a aimé cette femme. On se croirait au procès Amber Heard- Johnny Depp. Une forme de défiance haineuse a remplacé l’attraction. C’est beau comme du Joy Division, dont on retrouve le pas glacé et lourd en basse sur le morceau qui suit. Il y a une solennité cheap et pesante dans les compositions de Polioudis, comme si cette synth-pop à quatre sous, ces voix filtrées et ces instruments d’occasion pouvaient dire la vérité et avaient l’ambition de faire mieux que les versions originales.

Le résultat est partout bluffant, fédérateur, fascinant. On peut s’amuser comme nous à traduire cela approximativement mais aussi laisser la pulsation agir et se laisser porter par le rythme et les promesses qui en découlent. Sommes-nous des héros ? Quelle chance  a le rock indépendant d’être autre chose que ça : une série d’obscures chansons portées depuis un bled paumé de Thessalonique ? Qui écoute ? Qui chante ? Qui reçoit ?

Il y a une fébrilité chez Mazoha dans l’utilisation des codes anciens, un charme vénéneux à emprunter des sentiers déjà foulés au pied il y a quarante ans, mais en y mettant une conviction et une générosité qui rendent l’ensemble sidérant. Cela ne marche pas à tous les coups. Le titre 5,  Το Πουτανάκι Σου (qu’on peut traduire par « ta salope », « ta meuf »), parle anticapitalisme mais ressemble un peu trop pour nous à un de ces morceaux rock échappés d’un Concours de l’Eurovision. Possible que ce soit un des titres phare du disque mais on ne l’aime pas beaucoup. C’est tout le contraire de Ονειρεύομαι Μωρό Μου, l’immense pièce qui suit. C’était un rêve. Le texte est dense, habité, porté par une rythmique sépulcrale pompée sur les premiers The Cure. Le chant déborde et parle encore une fois d’amours difficiles. Le disque entier ressemble à une version moderne et extensive de Love Will Tear Us Apart, une chanson d’amour désolée et qui sonne comme un conflit armé ou un traité de géopolitique. La musique et le texte ne coïncident pas. Le son est trop grave pour servir des enjeux seulement intimes, si bien qu’on se demande au final s’il n’y a pas là-dedans autre chose de plus grand et de plus vaste. Le final à la seule guitare acoustique est une idée de génie.

Notre chanson préférée est peut-être bien Σαν Σκιάχτρο (comme un épouvantail). Elle sonne juste et belle comme la tristesse. L’amant se présente devant sa maîtresse comme un cadavre/épouvantail, simple et nu comme la mort. Il reconnaît ses erreurs et son incompétence, son absence complète de connaissances sur ce qui leur arrive. Le disque est une interrogation face au mystère de l’amour, une remarquable déclaration d’impuissance. Il est assez rare qu’un artiste s’affiche dans un tel désarroi et avec une vraie sincérité proclame son ignorance. C’est ce que fait Polioudis ici. La musique se déshabille et tente vainement de s’opposer à la folie qui gagne. Le dernier morceau célèbre le Club des Traumatisés Psychologiques et achève de nous fédérer autour de cette communauté des bras cassés et des losers, des inadaptés et des âmes perdues qui soutient l’édifice entier, notre amour du genre et notre existence de catacombes.

Mazoha est un immense groupe de perdants, ce nouvel album un truc de paumés somptueux et cryptique, un témoignage éprouvant et sublime d’une défaite presque définitive et totale. Il va de soi que tout ceci ne marchera pas, que nous serons dix ou vingt à écouter, que lui comme nous faisons semblant de dévoiler une vérité qui nous échappe. Dansez, dansez, dansez maintenant. Quitte à ce qu’il n’y ait plus rien après.

Avec ses petits moyens, son énergie débordante et son vitalisme cardinal, Τώρα Χορός, est une réussite presque totale. Le triomphe est une voie sans issue.

Tracklist
01. Τώρα Χορός
02. Νέα Υόρκη
03. Τσιχλόφουσκα
04. Ήρωες Πολλοί Αγάλματα Λίγα
05. Το Πουτανάκι Σου
06. Ονειρεύομαι Μωρό Μου
07. Σαν Σκιάχτρο
08. Ψυχολογικά Τραύματα Social Club
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2 Comments

  1. says: Guillaume

    Clairement la découverte de la mi-année pour ma part. Quel album incroyable.
    Je vais de ce pas écouter tout ce que le sieur Polioudis a pondu auparavant y compris dans les Vagina Lips..

    Un grand merci et longue vie à ce site !

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