Vagina Lips / Quarantine Days
[Autoproduit]

9.2 Note de l'auteur
9.2

Vagina Lips - Quarantine DaysOn sait maintenant ce qui empêchera sans doute Vagina Lips de devenir U2 : l’incapacité à mettre de côté et à dompter sa créativité, une forme de générosité absolue et d’envie qu’il ne maîtrise pas de partager avec le monde entier les fruits de sa créativité quitte à saturer le marché. L’homme est de son époque : porté par le flux, connecté comme chez Gibson et K. Dick, sur une machine-guitare qui est raccordée par on ne sait quel canal miraculeux à sa sensibilité et produit des chansons comme on enfile les perles. Quelques semaines seulement après la sortie de l’impeccable Outsider Forever, dont la carrière a été écourtée sûrement par l’épidémie, Jimmy Polioudis mettait en ligne le morceau qui ouvre ce nouvel album de quarantaine, Bodybuilder, en suggérant qu’il pourrait être l’œuvre d’un nouvel alias. Vagina Lips ? Mazoha ? Qui d’autre ?

Polioudis vit depuis quelques années la période la plus prolifique et exaltante de sa carrière de musicien : tout ce qu’il compose ou presque relève de la magie. Cela arrive parfois : les artistes qui marchent sur l’eau. Cela ne dure généralement pas très longtemps mais les traces laissées par ces périodes fastes sont souvent éternelles. Les plus grands sont passés par là. Au lieu de regarder le flux se tarir, Polioudis nourrit la bête et a ouvert les vannes. Ce disque en est la preuve. En seulement huit titres, enregistrés pour la plupart en solitaire et à la maison, produits avec les moyens du bord et délivrés à l’unité sur facebook (au fil de leur génération surnaturelle), Vagina Lips nous offre le compagnon parfait de son dernier LP, c’est-à-dire une collection de 8 pièces indie/post punk tendues et absolument remarquables.

Il y a une variété de ton et de sujets sur ce Quarantine Days qui époustouflerait à elle seule si on n’était déjà soufflés par la qualité mélodique et l’impact des entrées en matière. On l’a dit déjà mais Polioudis produit des intros qui sont magnifiques. Prenons (presque au hasard) The Nihilist. Un beat, une ligne de basse/guitare et  cette drôle de synth pop qu’on imagine bricolée avec un instrument à dix sous transforment le plomb en or sur une séquence d’entame d’une petite minute. C’est la simplicité faite pop. On pense à Taxi Girl, à un Robert Smith essoré au petite matin et avec la gueule de bois. “I’m in pain but there is Always Rainbow after it rains/ I’m a nihilist with an optimist brain/ I’ve got Nothing else to lose/ I’m all i’ve got.” Qui dit mieux ? Le portrait est splendide, paradoxal et aérien. Bodybuilder est puissant, désespéré et entêtant. Là encore, l’introduction est grandiose dans un registre coldwave qui fait (toujours) penser à du Cure des premiers temps et qui se conclut sur un premier vers d’anthologie : “Dont count on me/ I am emotionally fucked up.” Pur génie qui se prolonge tout au long de ce titre exceptionnel sur le fond et la forme et qui se présente également comme le portrait d’un type ordinairement superficiel. “I want to be a numb for a lifetime/ My cellphone’s screen is the closest i’ll ever be to paradise.” Cruel et définitif, Vagina Lips invite la superbe AnnaJo pour une chanson d’amour élémentaire.

Qu’est-ce que le génie si ce n’est pas alléger la matière afin de n’en garder que le principe actif ? “I Dont want it all/ If it’s not sharing with you.” Chant en contrepoint, ascension romantique et on ferme. Il n’y a pas un mauvais titre parmi ces huit chansons, pas une qui soit un poil en dessous. Quarantine Days est un album magistral de pop désolée, de titres qui résonnent comme autant de segments poétiques dans le capharnaüm silencieux de la période. On sent l’apitoiement, les épaules affaissées, la tristesse accumulée et le poids des jours sur le magnifique I’m Grounded. La galerie de portraits s’enrichit avec l’étrange Bad Person. L’homme semble maltraité mais encore amoureux. Il encaisse les coups mais ne peut se résoudre à être quitté, tandis qu’il pleure en avouant sa faiblesse. Le morceau a moins d’éclats que les précédents mais constitue une plainte juste et émouvante. Il sert de transition vers le meilleur titre du lot. Opposites est une bombe incendiaire. Vagina Lips chante la difficulté d’aimer, la friction des corps et des caractères. Son “you’re fire and i’m gasoline” est d’une simplicité radicale et accompagné d’une pulsation de mort jouée à toute berzingue qui illustre à merveille l’état d’urgence et la tension qui constituent et électrisent le couple. On pense à Sailor et Lula, à cette exaltation presque tragique et adolescente qui parcourt le film de Lynch.

Est-ce que Polioudis parle de lui ? Ou est-ce qu’il évoque des personnages ? Cela fait partie des questions qu’on se pose. Lalalala est un hymne à une réussite qui se défile. On sent l’impuissance et encore une fois le succès qui ne vient pas comment on voudrait. Vagina Lips chante le désespoir des incompris, le rêve qui se désagrège à force d’être rebattu. Et ce jour supplémentaire qui passe et qui passe encore en laissant une petite trace sous l’œil. Le final dit exactement cela : l’enfermement, le confinement, mais surtout l’espoir qui s’atténue, l’optimisme de façade, ce besoin humain de se dire que demain sera meilleur alors que la tristesse et la peine nous enveloppent. One More Day est sublime et parlera à chacun d’entre nous. La chanson exprime l’adolescence qui s’éteint et qui au fond de nos vies d’adultes brille et saigne à la fois. “If only we could be birds/ If only we could love ourselves/ One more day and i’m here to stay/ I aint getting any Younger but it’s ok.” Si seulement nous pouvions voler comme les oiseaux/ Si seulement on pouvait s’aimer./ Un jour de plus, on dirait qu’il en reste/ Je ne rajeunis pas mais je vais bien quand même.

Quarantine Days est une belle âme.

Tracklist
01. Bodybuilder
02. I Want It All (ft Annajo)
03. Nihilist
04. I’m Grounded
05. Bad Person
06. Opposites
07. Lalalala
08. One More Day
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