On ne peut pas finir l’année sans avoir rendu compte au moins une fois des travaux de notre chouchou Stephen Jones aka Babybird dans les limbes de l’industrie discographique. Il faudrait un microsite autonome pour chroniquer chacun de ses disques (il y en a eu une demie-douzaine cette année et on attend encore avant le 31 décembre, un album de Noël et une collection de 3 ou 4 disques), pour la plupart excellents et dignes d’intérêt mais émis depuis Bandcamp, leur résonance est limitée voire nulle. L’artiste n’intéresse malheureusement plus grand monde, même s’il aura cette année renouer avec un certain succès avec la scène, embarqué autour du Royaume en première partie des (eux-mêmes un peu oubliés) Echobelly. On ne voit pas pourquoi 2026 serait différent même si l’homme semble enfin s’être résolu à abattre une carte maîtresse en ayant accepté de présenter son album le plus connu… en intégralité (?) lors d’un concert anniversaire très attendu qui le conduira le 7 mars 2026 au Shepherds Bush de Londres pour un Ugly Beautiful 30th anniversary tour plus commercial que de coutume. L’occasion lui sera donnée ainsi de renouveler une setlist qui n’a qu’assez peu changé depuis une dizaine d’années, alors que des centaines de petites merveilles attendent sur l’étagère.
En attendant ainsi des jours meilleurs, l’une des productions les plus récentes du bonhomme est rien moins qu’un quadruple disque baptisé After Cellphones, modeste collection de 51 chansons, qui mêle les différentes veines de production du chanteur, entre instrumentaux cheap et poétiques (l’intégralité du disque 4), chansons pop enlevées et fringantes, hymnes de feu et retravail d’anciennes bandes venues du passé. Les titres sont répartis avec un semblant d’ordre entre les quatre disques mais sans qu’on soit écrasé par un projet cohérent. Cela va à toute vitesse comme toujours, avec cette sensation grisante de se greffer sur une inspiration intarissable qui, paradoxalement, ne fonctionne pas sans contrôle qualité. Car ce qui surprend toujours avec Babybird, c’est que les mauvais titres ne sont pas très nombreux. On n’est pas un immense fan de morceaux un peu en “roue libre” comme You Are My Perfect Agrophobia, où la voix gratte un peu sur une mélodie passe-partout, ou du lyrisme appuyé et grandiloquent de longs morceaux tels que A Little Piece. On peut ainsi, même en tant que fan, éliminer de notre champ une douzaine de titres mais guère plus, qui ne nous plaisent pas tant que ça, mais qui en séduiront peut-être d’autres. Ce qui en laisse tout de même plus d’une trentaine qui ont des choses à nous dire. Le disque 4, soit 14 titres, est dédié aux instrumentaux façon Black Reindeer et peut tout à fait s’écouter de manière séparée. C’est un disque d’ambient, poétique, soigné, miraculeux, qui rassemble des titres littéralement magiques où Babybird nous éveille à la beauté du monde ou parle de développement urbain (le génialissime Sheffield, qui reprend sa technique de mettre en musique des samples d’émission de radio, de sociologues ou hommes politiques). On peut écouter ainsi avec admiration un titre comme The Stairs To Heaven Are Carpeted In Moth Beaten Sunburst, qui en une minute et trente secondes nous embarque dans un voyage et un programme qui colle tout à fait à ce qu’annonce son titre. Monter au ciel, sur un tapis bouffé par les mites. Si vous n’y aviez jamais pensé, cela pourrait bien ressembler à ça. On pleurera sur The Star She Lives On Is Cold, on s’émerveillera sur le lumineux It’s Extraordinary, avant de s’endormir en paix avec soi-même sur le sublime It Ended… Well. On l’a déjà écrit mais cette veine ambient est probablement ce que le compositeur a fait de plus précieux et de plus original depuis qu’il est rentré en clandestinité. La collection de 4 CDs livrée cette année qui reprenait un inventaire des meilleurs morceaux de Black Reindeer en témoigne : il y a ici des trésors véritables et intemporels. RAPPELONS LE POUR LES PINGRES : TOUT S’ÉCOUTE SUR BANDCAMP EN LIGNE. Ce qui n’empêche pas de donner quelques euros/livres au bonhomme qui ne vit que de ça et de ses royalties des années 90.
Mais ce qu’on attend de Babybird est évidemment à chercher sur les trois premiers albums, un mélange de lo-fi rudimentaire et pop, synthétique et cheap, et de chansons aux approches plus frontales et décalées qui opèrent dans un registre qu’on qualifiera faute de mieux britpop. Le Babybird d’aujourd’hui est clairement écartelé (ou du moins divisé) entre ses différentes veines d’inspiration, alignant des titres qui se rattachent directement ou non à l’un ou l’autre des courants. Le disque 1 démarre ainsi en fanfare autour d’un joli What A Beautiful Beginning qu’on rattachera sans trop de mal à l’âge lo-fi, expérimental et brouillon, avant de verser dans un sonique et inattendu Let’s Go Home, sorte de tornade shoegaze qui est assez inédit. La voix chevrote ensuite sur un Gimme Alcolhol à la production plus claire et qui renvoie plutôt aux derniers travaux officiels en studio, période The Pleasures of Self Destruction. Le chanteur a multiplié ces dernières années les chansons qui reposent sur un crescendo appuyé au synthé/piano et qui culminent dans un chant conquérant et appuyé. C’est souvent très réussi comme sur l’excellent Remembered, chanson qui envisage la disparition du chanteur et la trace qu’il laissera dans l’esprit des gens, ou I’m afraid, chanson qui suit et qui développe un autre motif sur une mélodie instrumentale et vocale quasi identique. A ce niveau de boulimie productive et en l’absence de musiciens, il arrive ainsi que des chansons se ressemblent ou que des motifs se répètent. C’est encore le cas avec Life and Death Be Gone, autre chanson qui navigue dans les mêmes eaux et thèmes que les deux précédentes, comme s’il s’agissait de proposer une simple variation sur un thème identique. On retrouve ensuite la virtuosité lo-fi et un brin de ressort sur Dont Like What You See, chanson où l’on retrouvera avec bonheur son utilisation caractéristique du… shalalalala.
Babybird entretient depuis qu’il opère dans la clandestinité une relation très particulière avec ses auditeurs/clients, revisitant au fil du temps des chemins et chansons déjà empruntés : versions alternatives, déclinaisons sur un même thème, mélodies ré-employées. Ces auto-références renvoient au travail solitaire qu’il accomplit dans sa chambre-studio. Elle dévoile un homme qui tourne à vide et se propulse malgré tout dans le travail et la création. On prend plaisir à tomber un peu plus loin sur la version 7 du single the F-Word, chanson popularisée par les shows culinaires de Gordon Ramsay. La version est impeccable et ouvre sur un disque 2 qui est sombre, électro et particulièrement réussi. Il est question à peu près partout de vie et de mort, de mort surtout. Le ton est cynique, souvent désespéré. “I dont think i will ever find peace.”, chante-t-il sur A Little Piece. “Just a little piece of something i want.” La plupart des chansons présentent un chanteur tiraillé, souffrant et éclaté, bien souvent en décalage avec le monde et qui ne comprend plus rien à rien (le très bon Not My Rules qui réclame le droit de vivre en marge des règles). L’ensemble agit comme une longue réclamation d’amour, de liberté, de considération. Il réclame un pardon touchant et effondré sur You Will Never Trust Me Again et s’abandonne une nouvelle fois à l’alcool sur un Oblivion en forme de tourbillon.
Il faut écouter ces disques une ou plusieurs fois pour se confronter à cette œuvre brillante, maladroite et atrophiée. La pochette à la Jérome Bosch est atroce !? Le romantisme désespéré de Babybird est de plus en plus âpre et désolé, de plus en plus flippant à certains égards mais encore empli de vie, d’espoir, de force et d’humour. Difficile, par exemple, de résister à l’émotion qui se dégage d’une pièce de moins de deux minutes comme It Started Well (disque 4), qui contient toutes les larmes et les regrets du monde, ou à la menace instrumentale sourde et presque comique qui imprègne sa mise en garde contre l’univers des téléphones portables (After Cellphones There Will Be Cellphones). Le disque 4 est une merveille où l’on trouvera par exemple des titres (instrumentaux) engagés et politiques comme le somptueux When It Stretches Forever They Build A Wall. Tout ceci définit un espace de vie, fébrile, humain, résistant et malmené par le temps et les règles du commerce, un espace de vie sans cesse envahi par les forces surpuissantes d’un monde hostile. Dans cet espace, Babybird continue de rêver, de se tenir debout et de composer tel un condamné en cellule ou un moine implorant.
After Cellphones est une anecdote grandiose, un détail de l’année musicale qui vaut bien un tableau.
02. Let’s Go Home
03. Gimme Alcohol
04. Gimme Alcohol Again
05. You Are My Perfect Agrophobia
06. Remembered
07. I’m Afraid
08. Life And Death Be Gone
09. Dont Like What You See
10. Timebomb
11. Grass Is Greener
12. Hold You Up Above The Sky
13. Our Burning Building
14. My Heaven Isnt Yours
15. The F Word – version 7
16. The Voices (disque 2)
17. I Dont Believe
18. Stuck Inside My Head
19. How I Always Sing
20. Not My Rules
21. As Long As We Live
22. You Will Never Trust Me
23. A Little Piece
24. Oblivion
25. The Shadow Escapers
26. Throwing Our Phones Off The Cliff
27. Feelstealer (disque 3)
28. Boatfloater
29. Too Much Thinking Spoil The Drinking
30. Bus Stop
31. Hate My Phone
32. Straightface
33. Heart Is Broke
34. Future Now Please
35. Dont Wanna Be Human
36. It Destroys Us
37. It Started Well (disque 4)
38. After Cellphones There Wil Be Cellphones
39. Stop Bothering Me, I’m No Longer Here
40. Sheffield
41. The Stairs To Heaven Are Carpeted in Moth Bitten Sunburnst
42. When It Stretches Forever, They Build A Wall
43. The Star She Lives On Is Cold
44. We Will Concrete The Sea Together
45. Under The Mountain, The Tunnel Is Long And Circular
46. The Instrument Version
47. The International Space Station Is In His Stomach
48. Teeth Last Longer Than Life
49. It Was Extraordinary
50. Thunder is The Drum God Cant Master
51. It Ended… Well
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