Lester Bangs était bien trop flemmard/bourré/drogué pour utiliser ce genre de technique (tout le monde n’a pas la chance de prendre des pots et de se défoncer avec les artistes qu’il critique), le critique qui n’a pas de jugement définitif sur un disque dont tout le monde parle depuis des mois et qui est désormais abordé dans tous les magazines et journaux de la planète – on exagère à peine -, peut toujours opter pour un titre à titre. Leçon n°1, les jeunes : le titre à titre permet de différer le moment où vous aurez à dire si un album est bon ou mauvais. Leçon n°2 : le titre à titre ne vous fera pas définitivement éviter l’obstacle parce qu’il y aura toujours un moment (la fin, la grande synthèse attendue) où vous devrez vous mouiller un peu. Leçon 3 : si l’album est juste moyen, vous vous serez emmerdés pour rien. Leçon n°4 : le titre à titre est 5 à 6 fois plus chiant à écrire qu’une approche bien balancée à la Lester Bangs où vous insulterez les groupes que vous détestez en les traitant de “pédales” (Led Zeppelin) ou de je ne sais quoi, et encenserez ce que vous aimez en disant à quel point ils vous font “bander” ou ont la classe (à Dallas ou Vegas, selon votre envie).
Comme personne ne s’y est risqué (mais on n’a lu que 23 critiques de Make-Up Is A Lie avant la nôtre), essayons de voir ce que ce Make-up Is A Lie a à dire. Leçon n°5 : ce n’est pas parce qu’un chanteur donne d’excellents concerts qu’il écrit de bonnes chansons. Méfiance. L’album est le premier disque de Morrissey depuis I Am Not A Dog On A Chain, en 2020, disque enregistré avec le même producteur (Joe Chicarelli) et au même endroit (Saint Rémy de Province, en grande partie pour celui-ci), auquel on avait attribué la note intermédiaire de 7,6/10 et que cinq années d’écoute ont plutôt contribué à bonifier La production de Chicarelli avait été perçue alors comme plutôt ambitieuse et inventive, amenant Morrissey à sortir de son territoire pop pour inventer une sorte de crooning attrape-tout, aventureux mais kitsch, dont on retrouve quelques caractéristiques ici. Est-ce parce que s’y est habitué (pas totalement) mais on est un peu moins surpris d’entendre ici certains morceaux agités de traits disco-funk, d’électronique indatable, sans les trouver aussi incongrus et désuets qu’à la première écoute de Dog On A Chain.
You’re Right, It’s Time : cela tombe bien ou mal mais le morceau d’ouverture est on ne peut plus classique dans sa présentation. Le son est étonnamment post-punk, porté par des guitares agréables mais complètement domestiquées. La voix est bien placée et la mélodie vocale très élégante, faisant de ce morceau une tentative réussie d’amadouer l’auditeur. Placer ce morceau à l’ouverture témoigne d’une envie de séduire évidente et de caresser dans le sens du poil. Le texte est parmi les plus pertinents du disque et très bien écrit, tout en gardant une certaine simplicité. Le morceau est une réflexion sur la vie et l’âge dans laquelle Morrissey se campe en type dépassé par son époque (les téléphones, le mensonge) qui a gardé sa droiture et sa morale. Son “caractère” authentique le voue à une mort prochaine qu’il appelle bien sûr de ses voeux. C’est mélodramatique à souhait mais très très efficace. Un brin crépusculaire mais You’re Right dégage une belle sérénité et nous offre ce couplet remarquable. On prend.
I cast no shadow now or reflection in the mirror now
I choose to shoo the breeze with trees and smile with skies
In search of wisdom so much wiser than my own
Tell gentle doctors, tell me why I now must die?
Make-Up Is A Lie : on a déjà largement disséqué ce single du grand retour. Y revenir serait pêché. Quelques semaines après sa sortie, on s’est attaché à ce single trop lent et trop statique pour être réellement emballant. Mais le refrain (ou du moins la phrase qui en tient lieu) continue de nous hanter et de nous faire voyager dans ce Paris XIXème (ou plus sûrement dans le Paris qui suit de la Belle Epoque) où des créatures fantastiques attendent ou annoncent la mort. Après quelques minutes seulement et deux morceaux, on se dit qu’une des caractéristiques du disque saute aux oreilles : c’est lent mais pas poussif, doux mais sans dynamique.
Notre-Dame : On n’y retournera pas une énième fois. Sans doute écrit très vite après l’incendie, ce Notre-Dame n’a absolument rien à faire ici. C’est une chanson “circonstancielle”, au fond déplacé et qui, si Morrissey était bien conseillé ou convenablement “édité”, aurait dû disparaître de ce disque. Le thème parisien est certes l’un des thèmes transversaux de Make-Up mais Notre-Dame vient encore ralentir un rythme qui n’était déjà pas très vif. La production étire exagérément un morceau qui n’a pas tant que ça à dire et que l’illumination (sans doute bien réelle et qui relate une expérience sacrée tout à fait crédible) “à la main froide” du final ne vient pas rattrapé. Morrissey n’est pas le seul à avoir eu du mal à comprendre qu’un mégot de cigarette ou une simple étincelle ait pu mettre le feu à un édifice de cette taille et à une poutre aussi épaisse, mais sur ce coup là, elle (la poutre) est dans son oeil et pas dans celle du voisin.
Amazona : On enchaîne sur un autre morceau déjà commenté. La reprise de Roxy Music, on l’a dit, est plutôt réussie et agréable à écouter mais on peut s’interroger aussi sur sa place dans un disque qu’on attendait depuis six ans. Morrissey avait laissé entrevoir suffisamment de matériel nouveau annoncé pour figurer sur Bonfire of Teenagers (on peut citer Rebels Without Applause, I Live In Oblivion, ou même I Am Veronica) pour qu’on ait pas le sentiment que ce vieux morceau, pas des plus vifs et fougueux malgré une séquence étourdissante en son milieu, prend la place d’un morceau qui nous aurait procuré un petit shoot d’énergie punk (Sure Enough The Telephone Rings). La thématique du territoire où les rêves se réalisent est intéressante, fait partie des sujets du disque (on le retrouvera sur Pig Alley) mais n’est pas suffisamment parlante ou engageante pour qu’on en ait quelque chose à faire. On assiste ainsi à cette reprise comme à une curiosité, mais sans en retirer grand chose.
Headache : Décidément, ce n’est pas la vitesse d’exécution qui va faire baver le rouge à lèvres ou rater le maquillage. Avec Headache, Morrissey enquille un autre titre au ralenti. Il y a un faux rythme qui rappelle le bon souvenir du délicieux Lazy Sunbathers mais celui-ci était mieux encadré et faisait figure de pause ou de parenthèse (balnéaire) dans un ensemble qui avait la pêche. Headache renvoie aux excuses qu’on invente pour maquiller.. le comportement de quelqu’un. Le mal de tête qui tient à distance l’amour qu’on n’aime plus ou qu’on ne veut pas faire, le mal de tête qui masque l’alcoolisme ou l’addiction. Le mal de tête qui camoufle la dépression. Ces excuses font l’ordinaire de nos vies de menteurs, c’est plutôt astucieux et intelligent mais l’accompagnement de Gustavo Manzur est trop minimaliste et anodin pour qu’on s’enflamme. Et il n’est pas certain qu’on comprenne tout ce qu’il y a à comprendre. Pour les amateurs de double sens, Headache était l’un des noms-écran qu’on utilisait dans les milieux gay pour désigner le sida. Après une série de morceaux ultra lents, Headache a plus de chance de vous faire roupiller que de vous captiver.
Boulevard : On reconnaît assez vite la patte d’Alain Whyte sur ce morceau. Whyte a écrit quelques uns des meilleurs titres de Morrissey. Il est très probable que le morceau ait été conçu par lui et à la guitare, avant d’être repris pas le groupe (dont Whyte ne fait plus partie) au piano. La force du crescendo qui sert si bien la voix de Morrissey d’habitude s’en ressent. La mélodie est étirée et une fois encore, on peine à se sentir concernés par la montée en émotion. Le chanteur incarne un clochard ou un alcoolo qui s’adresse au “boulevard” sur lequel il dort/rampe/marche. Le boulevard voit passer des voitures de luxe, des crottes de pigeon, etc. La mise en scène est plutôt judicieuse mais on ne perçoit pas si facilement l’état d’abattement et de délabrement du type malgré quelques jolies formules disséminées tout du long. La mélodie et l’orchestration sont trop propres et trop linéaires pour qu’on y croit un seul instant. On se dit que Morrissey n’aurait pas du chanter ce texte là sur cette mélodie. Ou du moins qu’il y a ici un truc qui cloche. Le morceau ne nous emplit pas de tristesse. Il manque de lustre et de relief. C’est dommage, car la caractérisation était aboutie et assez formidable.
Zoom Zoom The Little Boy : Au point où on en est, on prend tout ce qui agite un peu ce disque morne. Zoom Zoom The Little Boy est assez amusant avec ses sonorités orientales (la chanson est signée Jesse Tobias), ses échos jazzy et ses paroles bizarroïdes. On n’est pas certain de comprendre vraiment de quoi ça parle ni à qui cela s’adresse. Chanson écolo ? Chanson enfantine et régressive. On avait déjà eu le chasseur d’éléphants sur le disque précédent. Pourquoi pas ? Et puis il y a une tradition anglaise de la chanson animalière (The Kinks, Luke Haines). Qui n’aime pas les animaux ? Zoom zoom est aussi léger et incongru que Roy’s Keen sur Maladjusted disons, mais Roy avait un peu plus de punch.
The Night Pop Dropped : Bien qu’ayant assisté à sa création (sur scène) à Paris, on n’avait pas été emballé par ce morceau disco-funk. Mais Pop Dropped est à ce moment du disque une bonne surprise qui vient animer quelque peu Make-up. On voyage dans le temps jusqu’aux années 70 dans cette évocation d’un concert décisif pour la pop et Morrissey qui au contact de ses héros proclame qu’il faut être soi-même. Ça ne risque pas de bouleverser le marché du développement personnel mais cette veine autobiographique et culturelle de Morrissey (qui culminera sur le disque avec Lester Bangs) s’inscrit dans une lignée de chansons qui ont toujours fait partie de son répertoire.
Kerching Kerching : une nouvelle chanson signée Tobias sur un thème qui traverse le disque et l’œuvre récente de Morrissey, la figure de l’artiste ou de la personne (venue sans doute de tout en bas) qui s’abîme et se perd en cherchant et en atteignant son rêve ou un certain niveau de réussite. Le rendu est un peu caricatural avec cette allégorie de la corruption ou de la réussite changée en maîtresse exigeante, qui joue des stéréotypes de la femme intéressée, mais l’ensemble a de l’allure, une certaine amplitude et est plutôt bien écrit. On pense à You Know I Couldnt Last sur You Are The Quarry qui travaillait à peu près le même thème et qui était autrement plus efficace et puissante. Vingt ans plus tard, on doit se contenter de peu.
Kerching, kerching, kerching, kerching, ching, ching
She’s the lover you can never leave
She tells you you’re not good enough, not rich enough
Not man enough, not fast enough
Not you enough, you don’t joke enough
Because you just do not take coke enough
Kerching, kerching, kerching, kerching, ching, ching
She’s the lover you can never leave
She tells you you’re not good enough, not rich enough
Not man enough, not fast enough
Not you enough, you don’t joke enough
Because you just do not take coke enough
Lester Bangs : Après avoir échappé à Kerouac et Burroughs, il fallait bien qu’on se retrouve sur le disque avec l’une des figures de la contre-culture américaine. C’est le critique Lester Bangs qui jaillit sous la plume d’un Morrissey qui se remémore sa découverte des critiques du bonhomme sur les New York Dolls, Roxy Music ou le Velvet Underground. Ce tribute émouvant est bien mené et s’attarde sur la figure contrastée d’un Bangs critique vivant et inspiré mais épave humaine, alcoolique et dépressive. Morrissey s’interroge sur la magie de l’écriture et l’éteint un peu en posant trop de questions directes dans sa propre chanson d’un niveau indigne de lui telle que : “How does it feel to be you, Lester Bangs? /How does it feel to be you, Lester Bangs?”. Le premier couplet surnage et nous laisse espérer un peu plus que ce qu’on obtient au final.
Another tight
Beer-can night
In your basement of despair
Naked ladies on the wall
Because they belong there
Detroit T-shirt, worn and torn
With seven days of stains
En golf, une chanson qui est juste au niveau du par, ni en dessous, ni au dessus.
Many Icebergs Ago : Enfin une chanson qui élève le niveau. Many Icebergs Ago (qui parle peut-être de quelqu’un de précis qu’on a pas identifié), met en scène une tournée des bars sinistres qui mène un homme à la mort. On pense spontanément aux grands écrivains qui en meurent : Brendan Behan en tête, Patrick Hamilton, Scott Fitzgerald ou Edgar Poe. Morrissey cite le pub Grave Maurice, ayant appartenu aux célèbres frères Kray, et devant lequel il s’était fait photographier à son âge d’or. On se demande (les rumeurs d’alcoolisme le concernant circulent toujours) s’il ne se rêve pas une destinée à la Behan ? Et si cette tournée des bars n’est pas une fin rêvée qu’il aimerait se donner. La chanson est dense, sombre, mais l’une des plus belles du disque. Le caractère morne de la musique est cette fois en phase avec le texte, la répétition accompagnant l’énumération précise et remarquable des pubs et des stations éthyliques du chanteur. On pense à Brel ou plutôt à Brel chanté par Scott Walker. Et on salue la chute soudaine et splendide : So what else but goodbye?.
The Monsters of Pig Alley : un bonheur/malheur n’arrivant jamais seul, Make-Up, histoire de brouiller notre jugement, s’achève sur une excellente chanson. Celle-ci est évidemment signée Whyte qui rappelle leurs collaborations merveilleuse de l’époque du Boxers ep. La fille est partie à la ville pour faire carrière et réussir dans le spectacle. Elle terminera broyée par les monstres de Pig Alley, les Epstein et autres Eventreurs de Londres. L’innocence souillée et trompée. Le Dahlia noir. Body found. On open ground .Les parents louent leur enfant, la pleurent et l’implorent de revenir. C’est l’histoire du petit chaperon rouge ou de la chèvre de Monsieur Seguin (mais elle finit mal) et c’est formidablement bien fait. On se croirait 30 ans en arrière quand Morrissey alignait ce type de chansons comme à la parade. Ça s’appelle garder le meilleur pour la fin.
A ce stade, on peut prendre la synthèse de deux manières : compter les bonnes et les mauvaises chansons et opter pour une approche statistique ou considérer le disque dans son ensemble.
Quatre excellents morceaux, quatre qui sont moyens ou ne servent pas à grand chose et quatre qui ne sont pas bons du tout. C’est la règle des trois tiers qui fait que le quatre-quart est juste bon à écouter mais ne nous fera pas pour autant un bon dessert. Make-Up is a Lie est un disque décevant où la voix seule surnage (on ne fait pas un disque avec juste une voix) mais ne rattrape pas le manque d’imagination des musiciens, l’absence globale de vivacité, de dynamique et des textes régulièrement faiblards. Il en manque. Dog On A Chain était un disque colérique et batailleur. Celui-ci revient de trop loin pour se projeter vers demain.
L’autre approche qui privilégie le rendu d’ensemble coïncide. Ce Make-Up ne nous ment pas. Il ne cache rien de ses faiblesses, de l’usure et des affres par lesquels il est passé. C’est un album exténué, essoré, mal fichu d’un artiste pourtant extrêmement vivant et désireux de résister au temps (en s’opposant au sien), d’un artiste qui se souvient de l’enfant qu’il était et des rêves qui l’animaient. Morrissey intrique ses thèmes fétiches dans un disque longtemps privé de vie, qui touche et émeut par intermittence.
Tracklist :
01. You’re Right, It’s Time
02. Make-Up Is a Lie
03. Notre-Dame
04. Amazona
05. Headache
06. Boulevard
07. Zoom Zoom the Little Boy
08. The Night Pop Dropped
09. Kerching Kerching
10. Lester Bangs
11. Many Icebergs Ago
12. The Monsters of Pig Alley
Liens :
Le site officiel de l’artiste
L’artiste sur Facebook
Le site de fans numéro 1


Comme quoi, les avis peuvent vraiment diverger. Pour ma part, j’aime beaucoup cet album : c’est même mon premier coup de cœur de l’année. J’ai d’ailleurs été un peu déçu par les derniers albums de Dry Cleaning et de Sleaford Mods, pour ne citer qu’eux.