Pauline Drand / Vagina Lips / Alain Chamfort : Qu’est-ce qu’un album de l’année ?

Pauline Drand - Visions Particulières

Dans un contexte où chacun n’en fait qu’à sa tête, parvenir à établir son top personnel est déjà une gageure. Alors que dire d’un top qui agrège les goûts de quatre ou cinq contributeurs. C’est l’exercice difficile auquel nous nous prêtons chaque année de la manière la plus démocratique qui soit : chaque contributeur de Sun Burns Out pose son top en toute discrétion, constitué de 10 à 20 albums et le positionne dans l’ordre de son choix. Une intelligence artificielle sophistiquée affecte ensuite à chaque album cité une note : 15 points pour le 1er jusqu’à 1 point pour le 15ème, avant d’astucieusement faire les totaux et de dégager un trio de tête qui devient, par le jeu des votes et des abstentions, notre emblème musical. La méthode est rudimentaire et dégage les vérités qu’on veut y voir : une coloration, une teinte, une orientation qui nous renvoie à notre projet commun, aux goûts des uns et des autres, mais aussi à une forme de sensibilité partagée qui nous a assemblés ici. Le cru 2018 nous a surpris nous-mêmes mettant en évidence deux tropismes qui, finalement, nous allaient bien : un intérêt marqué pour la scène française aux forts accents de pop anglaise, mélancolique et sophistiquée, avec Drand et Chamfort d’abord, et un esprit de conquête et de rébellion presque punk qui faisait de Vagina Lips, soliste grec inconnu jusqu’ici, notre découverte incontestable de l’année.

Ce sont Pauline Drand et ses Faits Bleus qui font la loi dans ce genre-là avec un album qui, pas tape à l’œil pour deux sous, a tout pour nous plaire : sensible, délicate et équilibrée comme un nuage, la musique de la jeune femme nous parle depuis ses débuts comme si elle ne s’adressait qu’à nous. Faire de ce premier album notre album de l’année flatte notre part féminine et renvoie à une inclinaison que nous cultivons depuis les années 80 d’un savoir-faire qui mêle folk, pop et une forme de romantisme un brin désuet. Pauline Drand est moderne et intemporelle comme Nick Drake ou Bridget Saint John. Elle s’écoutera demain comme elle s’écoute aujourd’hui, dans l’abri d’une chambre ou d’une solitude aménagée. Elle est à la fois l’incarnation de ce qu’on aime et de ce qu’on a aimé. Ses Faits Bleus incarnent le pouvoir évanescent d’une pop qui dure souvent ce que durent les roses et leur parfum l’espace d’un souffle, avant de passer comme le temps et la jeunesse.

Dans un registre qu’on dirait similaire, s’il n’y avait près de cinq décennies entre les deux chanteurs, le retour d’Alain Chamfort avec Le Désordre des Choses a été perçu comme un coup de massue par la frange « électrique » de notre rédaction. Le chanteur a presque 70 ans et incarne une certaine idée de la pop (de la chanson même) que nous ne partageons pas tous. Il n’en reste pas moins que son album est parfait et le restitue dans toute sa classe et son élégance légendaires. Faire d’un vieux dandy un homme moderne ne pouvait toutefois se concevoir qu’au prix d’un album réellement inspiré, très bien écrit et où les mots (de Pierre-Dominique Burgaud) sont posés avec intelligence et émotion. Dans une année où les meilleurs français de ces vingt dernières années se sont exprimés plutôt correctement (depuis Miossec en passant par Dominique A), Chamfort règne en majesté modeste et sans avoir l’air d’y toucher.

Dans ce trio qui menaçait de faire pencher notre centre de gravité du côté pop claire de la force, Jimmy Polioudis aka Vagina Lips est venu rappeler que nous n’étions pas dupes et que la colère et la frustration pouvaient encore s’exprimer en montant le son. La musique du Grec est tenue par la même magie que celle de Motorama par un fil invisible qui la relie au meilleur de la scène post-punk, à Joy Divison, à The Cure ou aux Smiths, mais aussi à nos autres obsessions adolescentes du Jesus and The Mary Chain à Ride en passant par tant d’autres.

Le cœur battant de ce magazine est aussi électrique que poétique. C’est dans ces territoires que nous aimons nous balader : un prince, une fille, un Grec. Un vieux beau, une belle et un clochard ailé. Il y a pire pour finir l’année et commencer la suivante.

Crédit photo : Visions Particulières.

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