C’est à bras ouverts qu’on accueille un nouvel album de Digitalism. Vingt ans qu’on suit le duo allemand composé de Jens Moelle et İsmail Tüfekçi, toujours aussi fringants et… juvéniles. Leur précédent album, .JPEG (en 2019 déjà, en plein Covid naissant) faisait figure de référence en matière d’électronique contemporaine. On a longtemps perçu le duo comme une antenne french touch implantée en Allemagne, à la fois inspirée de la première vague (leur plus gros morceau est Zdarlight, hommage à la moitié de Cassius, Zdar, et de son vivant !) mais arrivé de manière concomitante au tout début de la seconde, la 2.0 de Justice et d’autres au mitan des années 2000. Ce qui est à la fois assez vrai, Digitalism ayant logé chez les Parisiens de Kitsuné… et bien réducteur. Et alors qu’on parle depuis quelques temps d’un regain bloghouse, c’est comme si leur nouvel album renouait avec la veine électrorock instaurée par le chant de Jens, relativement délaissée dernièrement pour des EP plus électro et un format .JPEG résolument club. C’est d’une vague d’Optimism qu’on se laisse alors emporter.
Opti(mysti)cisme
On doit avouer que cela fait un bien fou, pareil retour. Le disque nous replonge immédiatement dans cette énergie vibrionnante de l’électro rock d’abord de l’époque (on pense à la vague rock indie sleaze de The Strokes, MGMT ou Cut Copy, qu’on perçoit aussi actuellement chez Lewis OfMan), mais ne nous méprenons pas : c’est à la sauce Digitalism qu’on est ici digéré. Cette énergie ne se laisse jamais enfermer dans une époque ; elle est une signature, rendue intemporelle : “Kids on the rave / They skip the terms and conditions / Because they don’t seek permission / […] On the rave / Generation exchange / You live for the change“. De cette musique à la fois accessible et sophistiquée découle un souffle libertaire jamais barbant. C’est à la fois léger, lumineux et simple, sans être naïf ni nostalgie maladive : “Chasing something that is so bizarre / And pretending that we’re superstars / Film every random thing and then / Delete it and just start again“, entend-on plus tôt sur Space Invaders. En une quarantaine de minutes, les DJs emballent une rafale de mélodies pop et club à vous piquer de sérotonine. Les kids sautent de joie au ralenti, et on est comme attrapé par un grand sourire.
S’instaure dès les premières minutes un sentiment de pure vitalité, de frissons et de plaisir, de fraîcheur… et d’urgence aussi. De quoi ? Digitalism a l’amabilité de ne pas nous le rappeler ; nous le savons que trop bien. Optimism semble comprendre son époque sans se sentir l’obligation de nous le montrer. C’est un album qui montre un chemin possible sans nier le monde l’entourant. Sans jamais céder au cynisme contrairement à l’accomplissement feint du HotLife de Tiga, il suffit à Digitalism de quelques coups de crayon pour dresser un monde “légèrement” déréglé dont une pulsion de niaque découlera : “Government is voting with emojis / The stock markets trade on serotonin / Board meetings happen on skateboards“. L’énergie et la célérité font le reste. Golden est en cela un morceau magnifique et magnétique, à la fois joyeux et triste, et on ne serait étonné que le tandem ait influencé Amtrac, Totally Enormous Extinct Dinosaurs ou French 79. La rogue Sirens constitue un exemple, et on a la sensation d’entendre les grondements d’une Christine hargneuse rôdant dans les parages. Ici, la joie n’a rien d’aveugle : elle sait sa fragilité.
Courage, dansons !
On a l’impression de deux sages-femmes essayant de triturer leurs machines pour mieux leur arracher un remède, du moins intempestif. Cet album nous donne l’impression d’être au milieu d’une after organisée par Joachim Garraud où tout le génial gratin du DJing européen s’entremêlerait, du compatriote Boys Noize à Eric Prydz auquel on pense parfois. Ou d’appartenir à l’épopée “french touch 2.0” visible dans la seconde moitié de la série documentaire sur DJ Mehdi. Sur cet album encore, on constate l’influence énorme des Daft Punk (mais aussi, dans une moindre mesure, de Kraftwerk), toujours agissante sur le duo sans pour autant les définir, ce qui relève de l’exploit. Sur l’amusante Achtung! Optimism, on croirait entendre un Benny Benassi véner ou une Zombie Nation véhémente avant de laisser place à un morceau plein de peps à la The Chemical Brothers, plus fédérateur encore : “Have you ever felt alive ? / Come and get your heart back, baby“. On n’a pas l’habitude de louer un album électro pour ces paroles, d’autant plus quand le chant n’occupe qu’une moitié de l’album, mais celles-ci tapent dans le mille, rappelant aussi les débuts de Calvin Harris ou le groupe de Jacques Lu Cont, Zoot Woman. À l’heure où tout le monde se pâme devant Fcukers, c’est bien Digitalism qu’il faut célébrer avec un tel album, leur cinquième seulement en vingt ans.
Un simple petit interlude, si gadget chez d’autres artistes, interlude durant lequel İsmail fait visiter le studio, devient une leçon de transmission remarquable de modestie et… de bon sens. Le tandem en ressort touchant, généreux et humble. Le disque est ébouriffant, superbement équilibré et compacte, léché et super frais. Digitalism conserve ce côté à la fois nerd et über-cool, Optimism ne dérogeant pas à cette règle. En cela, il constitue la parfaite porte d’entrée vers la house pour votre oncle fan d’électro-rock n’ayant franchi le pas.
Tracklist :
01. Space Invaders
02. Double Jam
03. AOA (The Age Of Anyone)
04. Planet Rhythm
05. Inspiration Room Interlude
06. Golden
07. Starburst
08. Sirens
09. House Alarm
10. Achtung! Optimism
11. City Of Love
12. Four Seasons

