Placebo / Never Let Me Go
[So Recordings]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Placebo - Never Let Me GoQu’est-ce qui fait courir les grands groupes ? A ce stade, sans doute pas une créativité débordante ou une vraie inspiration : juste l’envie de ne pas faillir et de ne pas ternir sa réputation, celle de rester en vie et d’être à la hauteur de son passé. Placebo restait sur au moins deux albums assez médiocres, Battle for The Sun en 2009 et surtout un Loud Like Love, très moyen, en 2013. Cet album avait été suivi d’une tournée best of, pas vraiment souhaitée et qui, selon ses déclarations, n’avait pas renvoyé au groupe une bonne image de lui-même. C’est donc avec l’envie d’en découdre à nouveau et d’aller de l’avant que Brian Molko et Stefan Olsdal se sont lancés dans la composition d’un Never Let Me Go qui est peut-être bien leur disque le plus réussi depuis 20 ans.

A quelques tripatouillages électro près (pas vraiment nouveaux chez les « Anglais »), Never Let Me Go est un album sans grande surprise mais diablement efficace. Placebo n’y affiche évidemment plus tout à fait la même fougue que sur ses deux premiers albums et pas non plus la même noirceur romantique sur ce qui restera pour nous son chef d’oeuvre, Without You I Am Nothing, de 1998. Mais il en reste : de la vigueur, de l’ambigu, du savoir-faire et des guitares qui parlent juste. Never Let Me Go s’appuie sur des compositions solides, appliquées et qui présentent tous les caractères des chansons du groupe. L’entame Forever Chemicals est assez symbolique de ce à quoi on assiste ici : une révision légère et bien menée du son et des ambiances Placebo par le groupe lui-même. Le son est métallique mais on retrouve à la fois la lourdeur naturelle du groupe (la batterie qui tabasse et qui pèse une tonne) et la signature vocale unique de Molko. L’album précédent était pataud et assez caricatural. Placebo retrouve ici un équilibre tout à fait satisfaisant. Si on n’est pas surpris d’entendre le chanteur entonner le refrain « And with friends like you/ Who needs enemies? », on ne peut pas s’empêcher de chantonner après lui et de trouver ça excellent. Le chant de Molko est moins incisif que par le passé mais appuie les triphtongues avec une science qui continue de nous époustoufler. Beautiful James est vénéneux, infectieux et gentiment gothique, en même temps qu’il nous offre un joli portrait queer au réveil. James a de faux airs de Billy Budd et c’est très bien. On est un peu moins fan d’un Hugz plus mécanique mais d’aucuns y retrouveront la précision métronomique de la période Black Market Music et souligneront le beau et très sonique final.

Placebo nous fait parfois penser à Indochine, en nous donnant à peu près exactement ce à quoi on pouvait s’attendre. Happy Birthday In The Sky est du Placebo pur sucre, enlevé, triste et bien écrit. On serait fou de s’en priver. Molko est impeccable et on ne se lassera jamais de l’entendre prononcer le mot « sky » comme s’il avait trois syllabes avant de s’abîmer, entouré de guitares géniales, sur un remarquable « I want my medicine« . Le groupe remet ça en mode quasi orchestral sur The Prodigal, juste planant et qui fait vibrer notre conscience EMO comme au premier jour. Surrounded By Spies est comme piqué à Radiohead, technologique et plutôt ambitieux. C’est un single intelligent et intrigant qui fait passer la pilule pour quelques titres moins emballants mais finalement très peu nombreux comme Try Better Next Time ou Twin Demons.

Ce Never Let Me Go, en treize titres, conserve une belle intensité de bout en bout. On aime bien Sad White Reggae, la très belle ligne droite dessinée par un Chemtrails où l’on retrouve sur la dernière minute la voix apitoyée d’un Molko cerné par des guitares qui grondent, ou encore la mélancolie écolo friendly et cryptique du chouette et ralenti Went Missing. Les textes de Molko, on ne le dit pas assez, sont assez inspirants, précis et en même temps suffisamment alambiqués pour ne pas dévoiler un sens trop évident et décevoir. Les interprétations sont magnifiques, mêlant une langueur dominante à une forme de malaise existentiel (teinté d’espoir), qui font mouche et nous renvoient à notre propre mélancolie. Placebo finit sur un Fix Yourself assez fainéant mais aussi réflexif et joueur. Il y a dans cette manière de jouer avec son propre balancement une belle lucidité quant à ce qu’incarne le groupe et ce qu’il doit nous donner. Placebo n’en est pas encore à se regarder regarder et c’est tant mieux. La variation sur le même thème est classique mais fraîche et ici renouvelée avec un soin extrême et un souffle revigorant.

On n’en est plus à s’emballer et à en faire des tonnes pour Placebo mais for what it is worth, on tient là un album qui procure une belle satisfaction régressive et a une sacrée allure.

Tracklist
01. Forever Chemicals
02. Beautiful James
03. Hugz
04. Happy Birthday in the Sky
05. The Prodigal
06. Surrounded by Spies
07. Try Better Next Time
08. Sad White Reggae
09. Twin Demons
10. Chemtrails
11. This Is What You Wanted
12. Went Missing
13. Fix Yourself
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3 Comments

  1. says: zimmy

    Impression que le groupe a voulu en partie se regénérer en injectant l’influence du meilleur Depeche Mode (Violator/Ultra). Bonne idée mais hélas l’inspiration mélodique des grands jours n’est au rendez-vous qu’un tiers du temps.

    1. Dans quel sens ? C’est du Placebo plutôt pas mal et en réel progrès par rapport aux derniers albums. Pour le reste, sans doute ne retrouvera-t-on jamais l’enthousiasme et l’énergie des débuts. C’est ainsi pour les groupes qui ont la chance de faire 20 ou 30 ans de carrière, non ?

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